LA VRAIE RÉVOLUTION CHINOISE ET L'EXPLOSION DÉMOGRAPHIQUE MONDIALE

par Pierre Lance (N° 137 - juin-juillet-août 2000)

 

Depuis que la Chine a choisi les voies du libéralisme économique, les Occidentaux se disent qu'elle ne pourra pas maintenir longtemps un régime communiste autoritaire et que celui-ci ne résistera pas à la liberté du marché. C'est là une vision quelque peu optimiste, car l'Histoire ne manque pas d'exemples de régimes despotiques qui se soient maintenus sur de longues durées malgré une grande liberté marchande. Ce fut le cas notamment dans l'empire romain et, plus près de nous, les dictatures fascistes sud-américaines s'accommodaient fort bien d'un libéralisme commercial que d'ailleurs elles prétendaient soutenir. Quant aux capitalistes, ayant une sainte horreur des désordres et de l'instabilité politique qui nuit aux affaires, ils pactisent eux-mêmes volontiers avec un «pouvoir fort» qui ne touche pas au commerce.

Certes, on peut conjecturer que le libéralisme et la hausse du niveau de vie qu'il entraîne rendront la dictature communiste de plus en plus insupportable aux Chinois. Mais ce qui sera certainement beaucoup plus déterminant pour la faire disparaître, c'est la loi anti-nataliste qu'elle a elle-même imposée.

En effet, voici une vingtaine d'années (soit une génération), la Chine communiste prit des dispositions autoritaires pour réduire drastiquement sa natalité. Depuis, un couple n'a le droit d'avoir qu'un seul enfant. (Un second enfant peut être exceptionnellement autorisé, sous certaines conditions.) Il est en outre interdit de se marier avant l'âge de 20 ans pour une femme et de 22 ans pour un homme, tout ceci s'accompagnant naturellement d'une libéralisation totale de l'avortement.

Toutefois ces mesures n'obtinrent pas immédiatement le résultat escompté, surtout dans les zones rurales, où il était difficile de les faire appliquer et contrôler. Il y eut même un «baby-boom» entre 1986 et 1995, par suite d'un relâchement de la planification familiale.

Mais depuis que la Chine a redécouvert les vertus de l'entreprise privée et du commerce libre, les nouvelles classes moyennes chinoises se plient volontiers à la règle de l'enfant unique. A quoi s'ajoute, comme partout ailleurs, le phénomène de l'urbanisation grandissante. Les grandes métropoles comme Shangaï, en pleine expansion, favorisent la dénatalité, du fait que les couples citadins, outre qu'il est plus aisé de contrôler leur fécondité, ont à la fois moins d'espace et un plus grand désir de profiter des facilités de la vie moderne.

La natalité a ses raisons que la raison ignore

Il ne faut en effet jamais oublier que la natalité d'un peuple dépend avant tout de ses conditions de vie matérielles et culturelles. Il n'est pas d'exemple dans l'Histoire d'un peuple dont l'ascension socio-économique se soit accompagnée d'une expansion démographique. Par une sorte de loi naturelle de compensation, plus un peuple est pauvre, ignorant, arriéré ou confronté à l'adversité et plus il prolifère, comme si l'instinct génésique collectif s'efforçait de remplacer la qualité par la quantité ou bien tentait de miser sur la sélection naturelle pour qu'un grand nombre de sacrifiés permette à une minorité d' «élus» de préserver à travers elle-même le groupe ethnique et de projeter ses vertus dans l'avenir, au-delà des épreuves.

Faute d'études sérieuses psycho-anthropologiques que personne ne songe à entreprendre, cela reste un mystère qu'on ne peut aborder que par des hypothèses ou des conjectures. Mais les faits sont là, têtus et incontournables : la natalité d'une population baisse naturellement dès qu'elle atteint un niveau économique et culturel permettant aux familles de focaliser leurs efforts, non plus sur les nécessités élémentaires de survie du groupe, mais sur les possibilités d'ascension sociale et intellectuelle de ses rejetons. Autrement dit, lorsque la pauvreté s'éloigne, l'individu prend le pas sur le clan et c'est alors seulement que la civilisation fait un nouveau bond en avant, tandis que la démographie se réduit.

C'est pourquoi, soit dit en passant, un système collectiviste d'allocations familiales est un véritable attentat contre le progrès humain. C'est un mouvement de régression qui, en fournissant des avantages économiques aux familles nombreuses au détriment des autres, entrave proportionnellement les réussites individuelles qui pourtant fondent seules la créativité, la prospérité et la puissance des nations. Mais comment faire comprendre cela aux natalistes, qui croient encore que le nombre fait la force et qui ont dix siècles de retard, si ce n'est vingt, sur l'évolution du monde.

(Ceci au niveau du citoyen de base. Le natalisme des hommes politiques est d'une autre nature. C'est bien plus une stratégie qu'un archaïsme. Subodorant dans tout fils unique de la graine de rebelle, ils sentent d'instinct qu'ils gouverneront plus facilement une population de familles nombreuses, non seulement parce que les enfants seront plus aisément conditionnés, mais aussi parce que les pères ayant charge d'âmes pourront rarement s'offrir le luxe de l'indépendance et baisseront plus volontiers la tête devant les «autorités» afin de nourrir et de protéger leur famille.)

La prospérité réduit la natalité

Si les Chinois avaient compris plus vite l'absurdité suicidaire du collectivisme totalitaire et s'ils étaient venus au libéralisme trente ans plus tôt, les progrès socio-économiques de la société chinoise auraient probablement suffi à réduire naturellement sa natalité, comme cela s'est produit dans les pays occidentaux. Ils ont voulu combler ce retard par des lois contraignantes qui n'y ont pas vraiment réussi. Car la démographie ne se décrète pas. Cependant, aujourd'hui, la prospérité se développant peu à peu dans les grandes cités chinoises, c'est volontairement que les couples chinois renoncent à une famille nombreuse et la loi ne leur pèse plus beaucoup. Ils polarisent volontiers leurs ambitions sur cet enfant unique auquel ils vont pouvoir donner les meilleures chances d'éducation, d'instruction et de formation. Et cela sonnera nécessairement le glas du communisme.

Comme chacun sait, l'enfant unique est un enfant-roi. Cela peut, certes, aboutir à certaines déviances si les parents sont mal équilibrés et versent dans l'excès d'autorité ou dans l'excès de laxisme. Mais en règle générale, l'enfant unique développe un fort individualisme et, parvenu à l'âge adulte, il y a peu de chances qu'il se soumette aux diktats d'un collectivisme quelconque, que celui-ci soit religieux, communautaire ou idéologique. (Bien entendu, il ne faut pas prendre la formule «enfant unique» au pied de la lettre. Certains enfants peuvent avoir ce statut au sein d'une fratrie. Ce peut être le cas du premier-né si le second enfant ne survient que plusieurs années après. C'est souvent aussi le cas du dernier-né tardif, qui peut être entouré d'une véritable «cour» si, lorsqu'il apparaît, ses frères et soeurs sont déjà grands.)

L'explosion démographique est certainement le plus grand danger qui menace le monde moderne, non seulement par l'épuisement des ressources naturelles qu'elle entraîne, mais aussi par les risques de conflit qui ne peuvent qu'en découler. La Chine, l'Inde, l'Amérique du Sud, l'Afrique noire et le monde arabe sont les cinq sphères où ce danger se développe, et cela parce qu'il y trouve son terrain favorable : la pauvreté. Cercle vicieux dont on ne voit pas comment sortir, puisque prolifération et pauvreté s'engendrent mutuellement.

La Chine et l'Inde s'efforcent de maîtriser ce processus par des dispositions législatives plus ou moins contraignantes aux résultats aléatoires. Mais c'est surtout par l'enrichissement qu'elles ont une chance d'y parvenir. En revanche, les trois autres populations ne semblent pas en mesure d'enrayer ce processus destructeur. L'Afrique noire est certainement la plus mal lotie, car tout espoir d'enrichissement lui semble interdit et la démographie ne s'y limite que tragiquement, par les famines, les guerres civiles ou le sida.

En ce qui concerne l'Amérique latine et les pays arabes, on pouvait espérer que les ressources - notamment pétrolières - permettent l'élévation du niveau de vie indispensable à une réduction de la natalité. Mais on s'y heurte à un obstacle culturel de taille : l'emprise des religions, catholique d'un côté et musulmane de l'autre. (Une étude de l'OMS de 1990 a démontré que sans les contraintes religieuses qui paralysent l'information et la libre contraception, la natalité baisserait rapidement de plus d'un tiers dans ces pays, par la seule volonté libre des femmes).

Les religions ont toujours été et seront toujours natalistes, car leurs pontifes savent bien qu'ils ne peuvent régner que sur des êtres pauvres et incultes, ignorants et craintifs. Dans les pays développés, elles ne peuvent plus compter aujourd'hui que sur des minorités aux mentalités archaïques ou sur des êtres de caractère trop affaibli pour pouvoir secouer résolument le joug des conditionnements traditionnels. (Toutefois il arrive aussi que des êtres évolués, mais saisis d'effroi devant les dérives du monde moderne, se réfugient dans la religion en pensant y trouver une forteresse contre la décadence et la perte d'identité, comme Gribouille se jetait à l'eau par crainte de la pluie.)

En revanche, toutes les religions trouvent des terrains favorables dans les pays du tiers-monde, où elles encouragent la natalité avec un aveuglement obstiné, préparant en toute inconscience la bombe à retardement de l'explosion démographique mondiale. Et dire que certains catholiques traditionalistes sont convaincus que l'Eglise est la sentinelle de l'Occident, alors qu'elle ne cesse de creuser sa tombe !

Combien de milliards de plus ?

On se pose parfois la question «Combien d'hommes la Terre peut-elle nourrir ?» Les économistes du «Quid» donnent la réponse suivante : «30 milliards s'ils vivaient comme les paysans du Bangladesh, 700 millions s'ils vivaient comme les Européens de l'Ouest.»

Etant donné que personne au monde n'a envie de vivre toute son existence comme les paysans du Bangladesh, et eux-mêmes les premiers, il en résulte une poussée continue de tous les Terriens, Chinois en tête, pour parvenir à vivre comme les Européens de l'Ouest ou les Américains, tandis que ces derniers espèrent bien vivre mieux encore (matériellement parlant, du moins). Il n'est donc pas besoin d'être prophète patenté pour prédire que nous allons tout droit vers une déflagration générale si tous les peuples ne s'attachent pas à réduire leur natalité.

Je dis bien tous les peuples. Et ceux qui s'évertuent à encourager la natalité des Occidentaux, sous prétexte qu'ils ont été les premiers à la réduire, commettent une tragique erreur. Certes, on peut comprendre que devant la marée montante des populations du tiers monde, dont en outre une partie est en proie au fanatisme religieux, certains Occidentaux craignent d'être un jour submergés. Ils oublient que la technologie des pays développés décuple, sinon centuple, en termes de consommation comme de productivité, le «poids» et le «volume» de chacun de leurs citoyens (y compris, bien entendu, son poids militaire).

Faites comme je dis et non comme j'ai fait !

De surcroît, comment obtenir des nations surpeuplées qu'elles limitent leurs naissances si nous prétendons augmenter les nôtres, alors que nous sommes déjà les premiers pollueurs de la planète ? La fécondité des pays occidentaux est actuellement légèrement au-dessous du simple renouvellement des générations. Ce n'est inquiétant que parce que les pays du tiers-monde ne suivent pas assez notre exemple (sauf l'Inde et la Chine qui s'y efforcent). Plutôt que de développer chez nous des politiques natalistes totalement aberrantes, nous devons au contraire inciter les autres nations à imiter notre dénatalité.

De plus en plus nombreux, polluants et encombrants...

En fait, dans l'état actuel des dégradations subies par notre environnement, c'est-à-dire par la nature nourricière, on peut dire que la planète supporte déjà 3 milliards d'humains de trop, sur les 6 milliards qu'elle recense aujourd'hui, et dont 80 % vivent à peu près comme les «paysans du Bangladesh». Or, toutes les populations du Sud-Est asiatique, et depuis peu la Chine, sont en train de rattraper peu à peu le niveau de vie des Euro-Américains. Mais elles le font au prix d'une nouvelle accélération de la dégradation de l'environnement, tandis que les nations sud-américaines s'efforcent de «décoller» économiquement au prix de la destruction des forêts amazoniennes. Où allons-nous aboutir ?

Les pays occidentaux demandent à la Chine de limiter ses pollutions industrielles. A quoi les Chinois répondent en substance : «Vous polluez plus que nous, et même si vous faites des efforts pour polluer moins, vous avez lancé toutes vos industries depuis plus d'un siècle sans vous soucier de la nature. Vous ne pouvez pas nous demander des efforts que vous n'avez pas faits alors que nous avons un grand retard à rattraper».

La Chine essaie de limiter ses naissances. Que pouvons-nous lui demander de plus ?

Une fois réunies les données du grand problème de la démographie planétaire, nous sommes inexorablement amenés à un triple constat terrifiant :

a) Il est vain d'espérer que les hommes se résignent à vivre comme les paysans bengalis et l'industrialisation croissante est donc un processus irréversible.

b) Si démographie et industrialisation continuent de se développer parallèlement, la destruction de notre planète est littéralement programmée.

c) L'industrialisation ne pouvant que croître rapidement, compte tenu des progrès constants de la technologie, la baisse mondiale de la natalité est l'unique solution de survie dont dispose l'humanité.

La réduction des naissances ou la boucherie organisée ?

En conséquence, si nous sommes incapables de mettre en oeuvre la dénatalité sur tous les continents, nous serons inexorablement amenés à considérer comme des «solutions» acceptables sur une grande échelle les guerres, les famines et les épidémies. (Le philosophe Bertrand Russel disait déjà il y a 50 ans : «La guerre est un infanticide différé».) Autrement dit, nous serons à deux doigts de l'Apocalypse.

Les Chinois paraissent l'avoir compris, les Indiens à demi, les Arabes pas du tout. Notre avenir est-il donc bordé de noir et de sang ?

Peut-être pas. Car une évolution positive se développe depuis quelque temps chez les peuples arabes. La révolution islamique iranienne, qui dispenssait depuis vingt ans à la jeunesse arabe proliférante une idéologie mystique et fanatique lourde de menaces pour le monde, est en train de se calmer. Lentement mais sûrement, les jeunes générations iraniennes tournent le dos aux islamistes et les réformateurs ont le vent en poupe. Les intégristes conservateurs freinent cette évolution tant qu'ils peuvent, mais le risque est faible qu'ils parviennent à la stopper.

Si l'Iran se détourne de l'intégrisme et adopte une conception plus libérale et plus réaliste de l'évolution mondiale, l'islamisme panarabe perdra son principal point d'appui. A ceci s'ajoute la coïncidence de l'arrivée au pouvoir dans trois Etats arabes (Jordanie, Maroc et Syrie), en l'espace d'une année, de trois jeunes Chefs d'Etat éduqués à l'occidentale et dont tout donne à penser qu'ils seront plus ouverts aux réalités du monde moderne que leurs prédécesseurs. Tout espoir n'est donc pas perdu de voir se dessiner peu à peu dans le monde musulman une prise de conscience de la nécessité impérieuse de freiner la natalité, et d'obtenir dans ce but la coopération des religieux modérés. Ce ne sera certainement pas facile, mais ce sera la seule chance des peuples arabes d'éviter des révolutions meurtrières ou des conflits extérieurs qui les écraseraient.

Reste l'Amérique latine, où les gouvernements, peu désireux de heurter les traditions catholiques, ne semblent guère se préoccuper de limiter une démographie explosive.

Le Brésil, en passe d'atteindre cette année les 180 millions d'habitants (dont 110 millions de catholiques), compte environ 65 millions d'enfants dont plus du tiers vivent dans la misère, 10 millions d'entre eux étant à l'abandon dans les rues où ils survivent par les «petits boulots», la récupération, les rapines et la prostitution.

Au Mexique, qui compte plus de 110 millions d'habitants (dont 90% de catholiques), la situation n'est pas plus brillante. Les moins de 15 ans y représentent 36 % de la population et 40 % des naissances sont illégitimes. La seule ville de Mexico atteint, avec sa banlieue, les 20 millions d'habitants et elle augmente de 1000 personnes par jour. Du fait de son altitude (2300 m) l'air y contient 30 % d'oxygène de moins qu'au niveau de la mer. C'est la ville la plus polluée du monde, où la visibilité maximale est de 400 à 500 m. Un couvercle d'air chaud la recouvre et empêche les couches atmosphériques plus basses de s'échapper. 70 % des enfants de Mexico sont contaminés par le plomb et chaque année meurent 100.000 prématurés. (Réf. Quid )

Croissez, multipliez... ? Ces temps sont révolus !

C'est pourtant dans cette ville monstrueuse, championne mondiale de la surpopulation misérable, que le souverain pontife de l'Eglise catholique romaine Karol Wojtyla, lors de sa dernière visite, eut le front de lancer devant une foule immense une véhémente diatribe contre la pilule et l'avortement. M'accusera-t-on de parti-pris anticlérical si j'ose affirmer que c'était là faire preuve d'une inconscience criminelle ? Si le diable existe, nul doute qu'il n'ait au Vatican ses appartements secrets.

Puisque malheureusement l'humanité semble encore trop stupide pour se débarrasser de religions obsolètes qui la conduisent à sa perte et qui forment une véritable conspiration planétaire contre l'esprit sain, il nous reste à espérer que certains dirigeants religieux de demain retrouvent assez de sensibilité, de lucidité et de courage pour déclarer urbi et orbi : «Fils de la Terre, cessez dès aujourd'hui de croître et de multiplier !».

S'ils ne le disent pas, c'en sera fait de nous, et nos descendants feront plus de chair à canon qu'Hitler lui-même n'eut osé en rêver !

Pierre LANCE

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