QUE FAUT-IL PENSER DES RÉVISIONNISTES ?

par Pierre Lance ( N° 140 - janvier-février 2001)

 

La révision des connaissances historiques a toujours existé et elle est un devoir de probité culturelle auquel l'élite intellectuelle d'un peuple ne saurait se soustraire. Car l'Histoire pèse d'un poids très considérable sur l'évolution d'une nation ou d'une civilisation, souvent même plus qu'on ne le soupçonne.

Mais dès que l'on se penche sur l'étude du passé, et particulièrement lorsqu'il s'agit des grands évènements tragiques, une question cruciale se pose : Où commence l'Histoire ? Une première réponse serait peut-être de dire : Là où finit la douleur des vivants. Tentons d'étudier posément le problème.

C'est un lieu commun de dire que l'Histoire est écrite par les vainqueurs. Mais en fait elle est écrite par ceux qui détiennent un pouvoir quelconque, et aussi longtemps qu'ils le détiennent. C'est pourquoi l'Histoire est toujours réécrite au lendemain d'une révolution.

Mais cette prétendue «Histoire», qu'elle soit écrite par les vainqueurs ou réécrite, le cas échéant, par ceux qui les ont jeté bas, n'est absolument pas de l'Histoire. Ce n'est rien d'autre que de la propagande à usage immédiat, un immédiat qui peut néanmoins durer longtemps, comme par exemple «l'Histoire» des Soviets, qui dura trois quarts de siècle sans être autre chose qu'un catalogue de mensonges et de falsifications. Ce n'était pourtant pas un record.

Veni, vidi, vici... ad vitam aeternam !

C'est ainsi que durant des siècles, on considéra les Commentaires de la guerre des Gaules de Jules César comme un livre d'Histoire, alors qu'il n'était rien d'autre qu'un recueil de communiqués adressés par l'auteur durant sa conquête du pays gaulois à ses amis de Rome, afin de justifier toutes ses actions, de magnifier son rôle et de servir habilement ses projets politiques. Et il fallut attendre le XVIIIe et surtout le XIXe siècle pour que la critique historicienne remette enfin ce livre à sa place : celle d'un plaidoyer pro domo sua de la part d'un dictateur insatiable et cynique.

Pourtant, il y a pire encore. C'est le cas où la vérité historique, quoique largement publiée, connue de toutes les personnes cultivées et répertoriée dans toutes les bibliothèques de la planète, ne réussit pourtant pas à supplanter le mensonge traditionnel implanté dans les cerveaux par des siècles d'impérialisme spirituel. Et l'on assiste alors à cet effarant spectacle : des enseignants, des élus, des journalistes, tous, à les en croire, plus fidèles serviteurs les uns que les autres de la sublime Vérité, distillant à longueur de discours, de colonnes et d'antennes une fable devenue littéralement «sacrée», quoique dénuée de tout fondement.

Veulent pas le savoir !

Un exemple ? Il s'impose à nous après les récentes fêtes de fin d'année, au cours desquelles on a une fois de plus célébré Noël, anniversaire prétendu de la naissance du Christ. Or, exceptés les petits enfants, les analphabètes et les gens qui ne lisent que L'Equipe, Nous Deux ou le dernier Prix Goncourt, qui peut encore ignorer :

1° que cette date de naissance, inconnue à jamais, (mais que les historiens qui ont analysé la climatique palestinienne décrite par l'Evangile situent en juillet) fut arbitrairement fixée au 25 décembre par le pape Jules 1er au IVe siècle seulement,

2° que cette décision n'avait pas d'autre but que d'annexer définitivement au christianisme la grande fête païenne indéracinable du solstice d'hiver, célébrée par presque tous les peuples de l'hémisphère nord depuis dix millénaires au moins,

3° que Noël, en vieux français Nohel, n'a jamais signifié nativité, mais très exactement Nouveau Soleil, en celtique No Hel, en grec Néo Hélios, désignant ainsi la remontée annuelle du Soleil au-dessus de l'horizon et l'allongement saisonnier des heures de lumière quotidiennes.

Néanmoins, cette vérité, pourtant magnifique, demeure lettre morte et le pieux mensonge, relayé par le journal télévisé, continue de pourrir les cerveaux et de faire prendre à tous les gogos des vessies pour des lanternes, au sens précis des termes, assurant la pérennité d'une idéologie corruptrice qui dénature le génie européen depuis deux mille ans.

En ce qui concerne Nohel, vous l'avez compris, je suis un intraitable révisionniste !

Toutefois, ami lecteur, je me doute que ce n'est pas à ce révisionnisme-là que vous vous attendiez d'après mon titre. Faites excuse. Je voulais seulement vous faire entendre que les adversaires de la vérité historique sont plus nombreux et entêtés qu'on l'imagine et que vous pourriez même, si vous n'y preniez garde, vous retrouver parmi eux sur tel ou tel sujet.

L'Histoire n'est pas pour les vivants

Où commence l'Histoire ? disais-je donc. D'une façon générale, elle commence lorsque toutes les fables qu'on prétendait lui substituer n'ont plus assez de servants pour les soutenir.

Mais par ailleurs, en ce qui concerne plus spécialement les grands massacres, exterminations massives, génocides et autres holocaustes, on peut fixer assez précisément, je crois, le moment où l'Histoire peut reprendre tous ses droits : c'est celui où les contemporains ainsi que leurs enfants et petits-enfants sont tous décédés. Autrement dit lorsque la vérité historique ne peut plus torturer personne, ce qui demande un siècle approximativement.

Avant ce terme, il est absolument fatal que la tragique vérité soit sans cessé déviée ou déformée par les acteurs, les victimes ou leurs sympathisants comme par leurs descendants directs des deux générations suivantes, dont l'affectivité «écorchée vive» ne peut aucunement se satisfaire de la vérité objective, si tant est qu'on veuille et qu'on puisse la connaître. Et toute tentative de brandir la «vérité vraie» durant cette période sensible ne peut être ressentie que comme une insulte par les uns ou par les autres.

Par exemple, la vérité historique complète concernant les Chouans et les dragonnades de Vendée durant la Révolution française pouvait-elle être établie et publiée sans déchaîner des passions contradictoires et raviver la haine avant la fin du XIXe siècle ?

Autre exemple : croit-on que la vérité historique complète sur le génocide arménien de 1915 pourra être établie, reconnue et acceptée par tous, notamment par les Turcs, avant 2010 ou 2015 ? Il a déjà fallu 85 ans pour que la France, pourtant non directement concernée, admette officiellement la réalité de l'évènement.

Chaque jour, préparer l'Histoire

Est-ce à dire que les historiens doivent s'abstenir de travailler avant l'échéance que je viens de suggérer ? Non, bien sûr; au contraire. Ils doivent réunir, archiver, enregistrer tous les documents, témoignages et autres pièces à conviction qui permettront, le moment venu, d'établir aussi incontestablement que possible la vérité historique. Mais vouloir la jeter au visage de tous ceux qui en ont souffert ou qui pourraient en avoir des remords est une gageure que je crois insoutenable (sauf peut-être en des cas très particuliers, aucune règle générale ne devant être absolue).

N'en faisons-nous pas en ce moment l'expérience douloureuse avec la «découverte» de la torture durant la guerre d'Algérie ? A quoi, à qui, cela peut-il servir ? Ou c'est trop tard, ou c'est trop tôt. C'est évidemment trop tard pour empêcher qu'elle se soit produite. Et c'est trop tôt pour qu'elle soit utile à l'Histoire. Cette vérité a d'ailleurs toujours été connue; elle était simplement non-dite.

Au fait, quelqu'un pourrait-il me citer une seule armée au monde, de quelque pays que ce soit et en quelque époque que ce fut, qui, confrontée aux ennemis invisibles d'une guérilla, n'a pas pratiqué peu ou prou la torture pour obtenir les renseignements sans lesquelles elle eut été réduite à l'impuissance totale ?

La guerre est une horrible chose; il ne faut pas la faire, sauf pour défendre le pays de ses aïeux. Mais si on la fait, c'est une lâche hypocrisie de laisser croire qu'on la fait avec des gants blancs. On la fait avec des mains rouges et le coeur dans la bouche. Et tout ce que peut faire un homme de bien emporté dans ce cataclysme, c'est de limiter les dégâts au strict nécessaire, autant qu'il le puisse à l'endroit où il se trouve.

Qu'on me fasse la grâce de croire que je suis un farouche partisan de la vérité. Mais une vérité qui fait souffrir quelqu'un et qui n'est utile à personne est une vérité qui peut attendre une heure plus propice avant de sortir de son puits.

En revanche, une vérité dont la dissimulation perpétue des souffrances et des dommages dans le moment même ne doit être celée à aucun prix. Mais nous sommes alors dans le domaine de la Justice et non pas dans celui de l'Histoire. (C'est la raison pour laquelle de m'indignais, dans l'éditorial de notre N° 135, à propos des comptes bancaires de Juifs déportés dont notre Caisse des Dépôts et Consignations nationale n'avait pas cherché à découvrir les ayants-droits légitimes et réels.)

Deux sortes de révisionnistes

Mais venons-en à notre sujet essentiel. On appelle aujourd'hui «révisionnistes» les personnes qui contestent les chiffres officiels de la shoah, c'est-à-dire de l'holocauste juif perpétré par le nazisme (et dont certains contestent même la réalité).

Je considère qu'il y a deux sortes de révisionnistes : d'une part ceux qui cherchent tout simplement à établir une vérité historique aussi certaine que possible, et, d'autre part, ceux qui, mus par des nostalgies politiques, voire un antisémitisme à peine voilé, ne cherchent qu'à minimiser les atrocités du nazisme afin de rendre celui-ci plus «admissible».

Contre les premiers, il n'y a évidemment rien à dire, sauf que, pour les raisons que je donnais plus haut, leur action est sans doute prématurée. Au reste, à partir du moment où l'Etat d'Israël revendique officiellement le chiffre de 6 millions de victimes de l'holocauste, il devient très difficile à tout historien objectif de ne pas être honnêtement révisionniste, puisque tout indique que ce nombre est exagéré.

Mais cela ne signifie nullement que les Israëliens ou les Juifs mentent. Il faut comprendre que devant l'indicible horreur de l'évènement, tel qu'il fut perçu à la fin de la guerre, et le formidable traumatisme collectif qui en résultait pour les survivants et leurs descendants comme pour les familles des disparus, il était inévitable qu'ils s'emparent du nombre le plus grand qui ait circulé, toute vérification pointilleuse étant impossible à l'époque. Après quoi, il leur était quasiment impossible de l'abandonner, quelles que fussent les informations plus précises qui venaient au jour, car en ce cas ils auraient eu le sentiment de faiblir, de consentir eux-mêmes à minimiser leur martyre, ce qui était psychologiquement au-dessus de leurs forces. Le chiffre de 6 millions était devenu un mythe mémorisé et tout ce qui pouvait le remettre en question ne pouvait être vécu que comme un sacrilège, sinon même l'ombre d'une nouvelle menace. C'est ce qui explique que des historiens comme Marcel Ruby, cité dans l'article de notre ami Jean Blum-Kron, aient pu établir un chiffre plus véridique, de l'ordre de 4 ou 4,5 millions, sans être pour cela taxés de révisionnisme, mais sans pour autant que le chiffre officiel soit modifié si peu que ce soit.

Autrement dit, de nombreux Juifs peuvent être conscients que le nombre de victimes établi par Marcel Ruby est plus proche de la vérité, sans que cela puisse les amener à renoncer au chiffre «mythique», craignant s'ils le faisaient, et sans doute à juste titre, d'ouvrir une brèche dans laquelle s'engouffreraient tous ceux qui voudraient réduire l'holocauste à un «détail» de la seconde guerre mondiale.

Peut-on légiférer sur l'Histoire ?

Dans le but de respecter et de faire respecter cette «vulnérabilité psychologique» qui, encore une fois, doit être comprise et acceptée, eu égard aux terreurs qui l'expliquent et la justifient, on a cru devoir établir une loi (Loi Fabius-Gayssot du 13 juillet 1990) qui interdit le «révisionnisme».

En ce qui me concerne, je trouve cette loi totalement ridicule, pour les raisons suivantes :

Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, le crime de génocide se définit par son principe et non par le nombre de ses victimes. Le crime monstrueux est dans le fait de mettre à mort des êtres humains pour la seule raison qu'ils appartiennent à un groupe ethnique particulier, sans nulle considération des actes individuels réels, néfastes ou bénéfiques, qu'ils ont pu accomplir, puisqu'ils ne sont pas même jugés.

Que les nazis aient exterminé des Juifs ou des Tziganes simplement parce qu'ils appartenaient à des communautés juives ou tziganes, là se tient le crime tout entier. Qu'ils en aient exterminé six millions, ou quatre, ou deux ou un seul ne change strictement rien à leur indignité. Et c'est pourquoi je trouve les révisionnistes «idéologiques» tout aussi ridicules que la loi qui les condamne. Car les nazis ne seraient en aucune façon rendus moins coupables par une diminution du nombre des victimes recensées.

D'ailleurs, la justice est passée, à Nuremberg d'abord, puis dans d'autres procès comme celui d'Eichmann. Etant donné qu'un criminel génocidaire ne peut être pendu qu'une seule fois, on ne voit pas comment le nombre de ses victimes, selon qu'il serait augmenté ou diminué, pourrait aggraver ou réduire sa peine. L'Histoire déterminera un jour, s'il se peut, le nombre relativement précis des morts, mais je ne crois pas que ce jour soit arrivé. Et pour lors, le «révisionnisme» me semble dépourvu de tout intérêt.

Par contre, il se pourrait que les suites de la Shoah dissimulent un scandale autrement plus sérieux, dont je voudrais vous parler maintenant.

Un holocauste qui rapporte

Un lecteur m'a fait parvenir un livre que vous ne trouverez pas en librairie, car il n'a fait l'objet en langue française que d'une édition privée appelée «pré-publication», et dont les exemplaires ont été réservés aux abonnés à «La Vieille Taupe - organe de critique et d'orientation postmessianique» (BP 98, 75224, Paris cedex 05).

L'édition originale du livre a été publiée en anglais par l'éditeur Verso à Londres et à New-York. Son auteur est le Professeur Norman G. Finkelstein et il a pour titre «L'Industrie de l'Holocauste».

Voilà un titre pour le moins surprenant, mais le contenu du livre l'est bien plus encore.

Je précise d'emblée que Finkelstein est un Juif dont les propres parents furent déportés dans les camps de concentration nazis. On ne saurait donc le soupçonner de quelque complaisance que ce soit envers les promoteurs de la «solution finale». Son livre n'a d'ailleurs rien à voir avec un quelconque révisionnisme et le nombre réel des victimes de la Shoah n'est pas sa préoccupation majeure. Ce qui l'indigne aujourd'hui, et ce contre quoi il a décidé de s'insurger, en tant que Juif certes, mais aussi en tant qu'homme de justice et de vérité, c'est l'exploitation abusive et quasi commerciale de l'Holocauste à laquelle se livrent, estime-t-il, les puissantes associations juives américaines. Et son livre s'ouvre sur une citation du rabbin Arnold Jacob Wolf, Directeur à l'Université de Yale, qui écrit : «Il me semble qu'on vend l'Holocauste au lieu de l'enseigner».

Il faut noter que toutes les analyses et critiques de l'auteur se situent dans le contexte juif américain, qui est particulier, compte tenu du fait que la communauté juive américaine joue un rôle important dans les milieux financiers et politiques des Etats-Unis, et qu'elle fait évidemment tout ce qu'elle peut pour le rendre plus important encore. (C'est d'ailleurs tout naturel et humain. Les Irlandais font de même. Les Siciliens aussi, quoique dans d'autres sphères.)

En Amérique, on voit toujours plus grand !

Aussi, dans toute la première partie du livre, Norman Finkelstein montre comment le comportement des Juifs américains a évolué au fil du temps depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ces Juifs voulaient avant tout être des Américains bien intégrés et parfaitement assimilés. Aussi se souciaient-ils fort peu de l'holocauste ainsi que de l'Etat d'Israël, qui risquaient d'accentuer leur particularisme. Et Finkelstein témoigne :

«De quelque bord politique qu'ils fussent, les intellectuels juifs américains étaient absolument indifférents au destin d'Israël. (...) Alors intervint la guerre de 1967. Impressionnés par l'écrasante démonstration de force israëlienne, les Etats-Unis en vinrent à l'incorporer comme point d'appui stratégique. (...) Pour les élites juives américaines, la soumission d'Israël au gouvernement américain était un don du ciel. (...) Alors que jusqu'en 1967, l'idée de l'Etat d'Israël évoquait le spectre de la double appartenance, il devint soudain, à ce moment-là, le symbole de la loyauté par excellence. (...) Du coup, les élites juives américaines découvrirent soudain Israël. Après la guerre de 1967, on pouvait faire l'éloge de l'élan militaire israëlien puisque ses fusils étaient pointés dans la bonne direction, celle des ennemis de l'Amérique. Ses prouesses martiales permettraient peut-être même de pénétrer dans le saint des saints du gouvernement américain. (...)

L'Etat d'Israël avait fait fonds sur l'holocauste nazi pendant le procès d'Eichmann. Après la guerre de 1967 (...), les associations juives américaines ont exploité l'holocauste nazi. L'Holocauste (devenu un capital comme je l'ai déjà noté) une fois adapté idéologiquement s'avéra l'arme parfaite pour désamorcer les critiques d'Israël. (...) L'Holocauste remplissait la même fonction que l'Etat d'Israël : un pion parmi d'autres, d'une valeur inestimable, dans le jeu de la conquête du pouvoir. Le souci affiché du souvenir de l'holocauste était aussi artificiel que le souci affiché pour le destin d'Israël. (Le souci des survivants de l'holocauste nazi était tout aussi artificiel : ils étaient réduits au silence avant 1967, parce qu'ils étaient dangereux; ils furent canonisés après juin 1967, parce qu'ils étaient devenus un atout.)»

La lucidité implacable de Finkelstein vis-à-vis des lobbys de sa propre communauté a quelque chose d'impressionnant. Quel courage ne lui a-t-il pas fallu ! Cependant, il n'est pas le seul de son avis chez les Juifs. Il cite notamment l'écrivain israëlien Boas Evron écrivant que «l'attention qu'on porte à l'Holocauste» est en fait «un endoctrinement officiel, de la propagande, une ressassement de mots d'ordre et une vision fausse du monde, dont le véritable but n'est pas du tout de comprendre le passé mais de manipuler le présent.»

Plus martyr que moi, tu meurs !

Profond humaniste, Norman Finkelstein incite ses frères juifs à condamner tous les génocides, et non pas seulement celui dont ils furent les victimes. Et il est particulièrement scandalisé par une attitude arrogante et isolationniste qu'il rencontre trop souvent chez les spécialistes de l'Holocauste, qui se sentent presque offusqués que l'on veuille condamner d'autres génocides aussi fermement que le leur, comme s'ils craignaient une sorte de «concurrence dans le martyre». Il cite à ce propos une étrange opération menée par des dirigeants juifs contre la reconnaissance du génocide arménien, sur fond de politique internationale :

«(...) La Turquie est l'alliée d'Israël, ce qui simplifie encore les choses. La mention d'un génocide arménien est donc tabou. Elie Wiesel et le rabbin Arthur Hertzberg ainsi que le Comité juif américain et Yad Vashem ont quitté une conférence internationale sur le génocide à Tel Aviv parce que les organisateurs, des universitaires, avaient prévu des séances sur le cas arménien, contre l'avis du gouvernement israëlien. Wiesel a cherché également, à titre personnel, à faire échouer la conférence : d'après Yehuda Bauer, il est intervenu personnellement auprès des autres participants pour qu'ils se retirent aussi. A l'instigation d'Israël, le conseil de l'Holocauste des Etats-Unis a éliminé pratiquement toute mention des Arméniens du musée de l'Holocauste de Washington et des activistes juifs au Congrès ont fait barrage à l'adoption d'un «jour du souvenir» pour le génocide arménien.»

Finkelstein s'élève également contre d'autres discriminations visant à exclure du «devoir de mémoire» des groupes ethniques également martyrisés. Et son analyse des motifs de cet exclusivisme juif projette une lumière crue sur certaines arrière-pensées. Il écrit :

«La principale difficulté rencontrée par le musée de l'Holocauste a été de justifier l'exclusion du génocide des Tsiganes. Les nazis ont systématiquement assassiné cinq cent mille Tsiganes, ce qui correspond, proportionnellement, à une perte à peu près égale à celle des Juifs pendant le génocide. (...) Reconnaître le génocide des Tsiganes aurait pour conséquence de supprimer le monopole juif de l'Holocauste, avec une perte concomittante incalculable pour le «capital moral» juif. (...) Dans l'exposition permanente du musée, les victimes non-juives du nazisme ne figurent que symboliquement.»

Où passe donc l'argent ?

Mais où l'indignation de Finkelstein parvient à son comble, c'est lorsqu'il constate l'usage qui est fait des indemnisations versées par l'Allemagne aux victimes de l'holocauste. Il parle ici des nouvelles indemnisations réclamées, car il note que, dès le début des années 50, l'Allemagne démocratique admit de verser des indemnisations et que, «sans pression extérieure, ou presque», elle commença de les payer et que le total des paiements se monte à environ 60 milliards de dollars à ce jour. Quant aux nouvelles demandes, il ajoute :

«La Conférence des réclamations était censée utiliser l'argent, dix millions de dollars par an pendant douze ans, soit à peu près un milliard de dollars actuels, pour les Juifs victimes des persécutions nazies qui n'auraient pas bénéficié du système de compensation. Ma mère faisait partie de ceux-là : survivante du ghetto de Varsovie, du camp de concentration de Majdanek et des camps de travail forcé de Czestochowa et de Skarszysko-Kamiena, elle n'a touché que 3.500 dollars de compensation du gouvernement allemand. (...) D'autres, engagés dans la procédure des réparations s'en sont fort bien tirés. Le salaire officiel de Saül Kagan (qui fut longtemps le secrétaire général de la Conférence des réclamations) est de 105.000 dollars par an. (...) Alphonse d'Amato, un ex-sénateur de New-York, sert d'intermédiaire dans des procès contre des banques allemandes et autrichiennes pour un salaire de 350 dollars de l'heure plus les frais. Pour les six premiers mois de son labeur, il a perçu 103.000 dollars. (...) Lawrence Eagleburger, ancien ministre des affaires étrangères de George Bush, touche un salaire annuel de 300.000 dollars en tant que président de la Commission internationale sur les réclamations pour l'époque de l'Holocauste. (...) Kagan gagne en douze jours, Eagleburger en quatre jours et d'Amato en dix jours ce que ma mère a reçu pour six ans de persécution nazie.»

Et l'auteur ne manque pas de dénoncer aussi vigoureusement les profits des avocats, juifs eux-mêmes pour la plupart :

«Gizella Weisshaus, la première plaignante à engager un procès sur la base d'un compte dormant suisse, a renvoyé son avocat, Edward Fagan, en se plaignant amèrement qu'il l'ait utilisée à ses fins propres. La note d'honoraires de Fagan au tribunal se montait à quatre millions de dollars. Le montant total des honoraires des avocats est de quinze millions, beaucoup d'entre eux facturant au prix de six cents dollars de l'heure. Un avocat demande deux mille quatre cents dollars pour la lecture du livre de Tom Bower L'or nazi. (...)

Pour les survivants nécessiteux ...s'il en reste

Concernant l'affaire des comptes dormants juifs dans les banques suisses, Finkelstein ajoute :

«...le Congrès juif mondial veut que presque la moitié de l'argent suisse aille aux associations juives et à «l'enseignement de l'Holocauste».(...) Et pourtant, l'industrie de l'Holocauste avait obligé les Suisses à un accord parce que le temps pressait (car): «Les survivants nécessiteux de l'Holocauste meurent chaque jour». Après la signature de l'accord par les Suisses, cependant, l'urgence a miraculeusement disparu. Plus d'un an après, il n'y avait toujours pas de programme de répartition des sommes. On peut penser que lorsque l'argent sera finalement distribué, tous les «survivants nécessiteux de l'Holocauste» seront morts. (...) Après le paiement des honoraires d'avocats, l'argent suisse affluera dans les coffres des associations juives «méritantes».»

Là encore, Finkelstein n'est pas seul à soulever le lièvre. Il cite les propos de Michael Kleiner, député israëlien à la Knesset, membre du parti Herut, qui va jusqu'à qualifier la Conférence des réclamations de «Judenrat, continuant l'oeuvre nazie de maintes façons» et jugeant que c'est «une institution malhonnête, qui observe le secret professionnel et qui reste entachée d'une horrible corruption publique et morale, (...) une institution de ténèbres qui maltraite les survivants juifs de l'Holocauste et leurs héritiers et dort sur un gros matelas d'argent appartenant à des personnes privées mais qui fait tout pour hériter (de l'argent) alors qu'elles sont encore vivantes.»

On imagine la tempête qu'auraient soulevée de tels propos s'ils avaient été tenus par des non-juifs ! (Je ne reproduis pas ici les références des citations, mais elles sont toutes soigneusement répertoriées, avec dates et lieux de publication, dans le livre de Finkelstein.)

Et maintenant, c'est au tour des pays de l'Est

Outre son désir de justice et de probité, ce qui a motivé Finkelstein dans la rédaction de son ouvrage, c'est aussi la crainte d'un réveil de l'antisémitisme engendré par les abus de la Conférence des réclamations. D'autant que les membres de la Conférence semblent incapables de mettre un terme à leurs demandes et recherchent avidement de nouvelles sources de profits. Ainsi écrit-il :

«L'extorsion d'argent à la Suisse et à l'Allemagne n'a été que le prélude à l'apothéose, l'extorsion de fonds aux pays d'Europe de l'Est. Avec l'effondrement du bloc soviétique, des perspectives séduisantes se sont ouvertes dans l'ancien centre des Juifs d'Europe. Se drapant dans l'hypocrite manteau des «victimes nécessiteuses de l'Holocauste», l'industrie de l'Holocauste cherche à extorquer des milliards à ces pays déjà appauvris. Comme elle poursuit son but sans le moindre ménagement, elle est devenue la principale cause du développement de l'antisémitisme en Europe. (...)"

Dans la présentation du livre, l'éditeur confidentiel de cette «pré-publication» exprime le souhait qu'un éditeur français en réalise une véritable édition publique. Je m'associe pleinement à ce voeu, car Norman Finkelstein a produit une oeuvre de salubrité publique qui peut aider à moraliser l'activité des grandes associations, qu'elles soient juives ou non.

Car les abus de la Conférence des réclamations n'ont rien de spécifiquement juif, contrairement à ce que nos indécrottables antisémites aimeraient sans doute faire accroire. Il s'agit en fait des abus potentiels de tout groupe humain se trouvant en position de force et en mesure de draîner des sommes d'argent considérables au profit théorique d'une cause humanitaire ou sociale. Les scandales récents de l'ARC, d'ELF, de la MNEF ou de l'AFER prouvent que la rapacité humaine peut se manifester partout où sont réunies les conditions de légitimité apparente, d'énormité financière, d'opacité facile et d'absence de contrôle. Des partis ou des centrales syndicales «bien de chez nous» ne sont sans doute pas exempts de courir ce risque.

«Il ne faut pas tenter le diable» dit la sagesse populaire. Et c'est vraiment le tenter que d'offrir sur un plateau à quelques hommes faillibles parés d'une auréole de justiciers la possibilité d'aspirer dans leurs coffres des milliards de dollars.

Dans cette affaire de l'holocauste, je crois que la grande erreur a été d'attribuer à des associations dites «représentatives» des indemnités qui eussent dû être versées exclusivement à des spoliés ou à leurs ayant-droits invités à se présenter individuellement. La «représentativité» associative ne doit jamais encaisser elle-même ce qu'elle obtient pour ses mandants, sinon tous les détournements de fonds deviennent possibles, pour ne pas dire inévitables.

Pierre LANCE

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