L'HYSTÉRIE DE LA LISTÉRIA

par Michel Bogé (N° 136 - mars-avril 2000)

 

S'il paraît que jamais la France n'a subi d'aussi graves tempêtes, une chose est certaine : jamais un aussi sale polluant ne s'est déversé sur nos plages et jamais une aussi cynique désinformation ne s'est répandue dans nos médias que lors de l'affaire dont il va être question ici.

La nature est blessée, des paysages défigurés, des hommes ruinés! Il paraît que les médecins, après de tels désastres, s'attendent à une vague de dépressions dans la population. Sans doute, comme nous sommes déjà les champions du monde pour la consommation de tranquillisants, allons-nous pulvériser notre propre record !

Depuis ces cataclysmes, qu'est-ce que les médias proposent aux Français pour leur remonter le moral? Entre autres "joyeusetés", une affaire, celle de la Listéria, qui est, sur le plan de l'information, une histoire à dormir debout, racontée à des désabusés somnolents par des hypnotiseurs de la grande presse, qui sont, sauf exception, des incompétents, des menteurs ou des manipulés. Voici pourquoi :

1) Ils utilisent des mots simples dont ils ne connaissent pas le sens, comme "épidémie", qui signifie "apparition d'un grand nombre de cas d'une maladie infectieuse transmissible, ou accroissement considérable des cas dans une région donnée".

2) Ils ont perdu le sens de la mesure : 30 cas recensés sur 95 départements, 7 morts sur 60 millions d'habitants, c'est triste, c'est tout ce qu'on veut, mais ce n'est pas une "épidémie". S'ils ne connaissent pas le français, ils ne brillent pas plus en calcul.

3) Ils racontent n'importe quoi : la listériose n'est pas une maladie transmissible.

4) Ils ont perdu le sens des réalités. S'ils l'avaient encore, ils mesureraient l'énormité du décalage de cette affaire par rapport aux 10.000 morts environ par an du fait des maladies iatrogènes contractées dans les hôpitaux, aux 10.000 suicides réussis par an et aux 8.000 morts par an causés en France par les accidents de la route. Cela fait déjà 76 morts par jour causées par ces trois calamités seulement. N'oublions pas non plus les 100.000 morts "volontaires" par an dues au tabac. (Moyenne : 273 morts par jour).

Par rapport à ces chiffres terrifiants, les 7 morts de la listériose, c'est 7 morts de trop, mais dans une nation de 60 millions d'habitants, c'est un épiphénomène qui ne justifie nullement tout l'acharnement médiatique que nous subissons.

5) Ils ne vérifient pas leurs sources d'information : le plus souvent, ils se contentent de se recopier les uns les autres. Ainsi, presque d'une seule voix, vont-ils répétant que le vecteur de leur "épidémie" serait la langue de porc en gelée. Vous, vous en avez déjà mangé de la langue de porc en gelée ? Moi jamais, et la plupart des Français non plus.

Faites le test auprès de vos proches et vous verrez que je n'exagère pas. Si cette langue... n'est pas un mythe, la plus élémentaire enquête induite par le plus simple bon sens leur aurait appris qu'une langue d'un "porc industriel moyen" de 80 kg de poids vif "sortie d'abattoir" pèse environ 400 g, ce qui représente 0,5 % du poids de la bête.

S'ils étaient un peu plus curieux et besogneux, ils auraient donc appris que le marché de la langue de porc en France ne représente pas plus de 0,5 % du marché total de la charcuterie, et même probablement beaucoup moins, car rien n'indique que la totalité des langues de porc est commercialisée sous cette forme.

Mais ce n'est là qu'un aspect très secondaire de la question. Voyons plutôt la vedette du feuilleton.

Le vecteur présumé de leur supposée épidémie serait utilisé par une bactérie qui est présente à peu près partout dans la nature, donc forcément dans la nourriture encore naturelle. Si nous devions accorder du crédit à la thèse de nos super-producteurs d'informations-feuilletons, leur Bactérie-Batman aurait sauté dans un train en marche de 200 wagons (0,5 % = 1/200). Ce wagon n'aurait pas contaminé les 199 autres. En revanche, il aurait infecté 30 cheminots éparpillés dans les 95 départements du pays traversé durant les 60 jours du voyage. Ces Analphabètes d'Origine Contrôlée nous prendraient-ils pour des Oméga-bêtas ?

En y regardant de plus près, il semble que les choses soient bien pires encore. Moi, simple citoyen pas encore laminé par les Mass-Média, je vais vous donner mon hypothèse. Ce n'est peut-être pas la réalité, mais au moins "j'annonce la couleur"; je ne tromperai donc personne. Logiquement, cela tient debout, et j'attends que les "spécialistes de l'information" fassent les enquêtes qu'lls auraient dû faire en préliminaire pour me prouver que j'ai tort ou me remercier de les avoir mis sur la piste.

Piste d'un spectacle chaque jour de plus en plus affligeant, animé par de pitoyables marionnettes. Mais qui donc tire les ficelles ? Voilà la vraie question, la véritable "affaire" d'une pseudo-listériose devenue... l'hystériose !

Mon hypothèse, que certains ont déjà émise à propos d'autres campagnes, c'est qu'une ou plusieurs officines de désinformation sont à l'oeuvre dans cette affaire de la listériose et que cela seul me semble pouvoir expliquer la folie furieuse de cette fausse épidémie.

Cette affaire n'a pas été uniquement montée pour faire monter l'audience, même si le sensationnalisme est toujours payant et d'ailleurs facilement exploitable pour noyer le poisson. Alors, à qui profite-t-elle principalement ? Elle est manifestement destinée à protéger un fromage. Car ce n'est pas le monde de la charcuterie qui est visé à terme, mais celui de la fromagerie. N'avez-vous pas remarqué que nos "informateurs" glissaient parfois de la langue de porc vers les fromages au lait cru, sans avoir l'air d'y toucher ? Rien de plus facile, puisqu'elle est partout, cette brave listéria.

Cette affaire profite aux fabricants de fromages à pâte cuite. Ces sociétés, principalement étrangères ou multinationales, sont concurrentes des fromageries traditionnelles, de taille moyenne, souvent même artisanales, très majoritairement françaises, qui produisent ces fromages au lait cru que justement Bruxelles veut interdire.

L'Europe qu'on nous construit, c'est l'Europe de l'uniformisation, de la standardisation et de la technocratie. Quand, de plus, on sait que ce sont les USA qui sont les premiers producteurs mondiaux de fromages à pâte cuite et qu'ils ont déclaré ouvertement la guerre économique à l'Europe, on comprend mieux... Il est plus facile, plus rentable, plus "hygiénique" de commercialiser des fromages de type Gouda que du Camembert ou du Roquefort. Nos fromages au lait cru ont du "caractère", mais ils sont plus sensibles que les autres aux outrages du temps et, reconnaissons-le, plus accueillants pour l'épanouissement de notre fameuse listéria.

Nous y voilà : ces officines de désinformation (qui se cachent souvent sous le nom plus respectable de "lobbies"), elles ne sont jamais pressées, seulement opportunistes. Pour conditionner des populations à changer d'elles-mêmes leurs habitudes, il faut y aller doucement, subtilement, ne jamais attaquer de front. Dire aux Français de ne plus manger de camembert, c'est "trop gros", ils ne suivraient pas. S'attaquer à un petit fromage ayant peu d'amateurs, comme par exemple l'Epoisse, c'est plus facile. Et comme c'est facile, pourquoi s'en priver ? On l'a fait en 1999. Bilan de l'opération : les producteurs d'Epoisse sont aujourd'hui en difficulté.

Donc, la stratégie efficace passant par la durée et la répétition, il faut insinuer, faire douter, faire peur, miner la confiance, mais surtout ne pas "abattre les grosses cartes" tout de suite. Donc, on laisse tranquilles les fromages au lait cru, pour le moment!

Souvenez-vous, pendant quel-ques jours, les grandes coupables étaient les rillettes. Mais là, les officines étaient allées trop vite; quelques producteurs menaçaient de déposer le bilan... La consommation de la langue de porc étant ce qu'elle est, c'est-à-dire infime, elle constituait donc le vecteur rêvé d'une vraie fausse épidémie. Tant pis pour les entreprises qu'on sacrifie au passage. On mine le terrain dans un premier temps en insinuant le doute. On se contente de saboter le moral des consommateurs qui, une fois affaiblis par les sournoises et lancinantes attaques, finissent, au fil des mois et des ans, par sentir leur raison et leurs goûts capituler.

Soit dit en passant, la listériose n'a frappé que des personnes fragilisées, très âgées ou malades, qui auraient dû s'en tenir à une alimentation mieux adaptée à leur état. Les autres n'avaient et n'ont toujours rien à craindre.

Les après-cataclysmes produisent des organismes diminués physiquement, parce que leurs défenses immunitaires sont affaiblies et la cause est souvent psychologique. La grippe a fait des ravages cet hiver. La désinformation, à l'instar d'une bactérie, se développe sur un terrain psychologique perturbé, fragilisé. On comprend alors pourquoi les désinformateurs agissent à certains moments plutôt qu'à d'autres...

Il faut que chacun retrouve sa fonction de citoyen, discute de cette affaire, fasse circuler l'information vraie et l'opinion sensée, par fax, par Internet, par ce que vous voulez, mais il faut en parler de leur fausse langue de porc et de leur vraie langue de vipère !

Michel BOGÉ

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