Extrait de :

Trilogie «Le peuple électeur» - Tome I

LA NAISSANCE DES DIEUX

 

LA NAISSANCE DE ZEUS

A la dix-huitième procréation physico-chimique de la nature planétaire apparut donc la nuée atmosphérique (du grec atmos, vapeur humide), philtre liquide en suspension dans l'air, dispensateur de pluie et d'ombre et diviseur de lumière, que les savants physiciens grecs nommèrent fort justement «zeus», lorsqu'ils établirent le catalogue des forces naturelles dont ils étudiaient les propriétés.

Cependant qu'ils poursuivaient leurs travaux, absorbés et distraits comme tous les chercheurs, indifférents aux vains bruits de la foule, les gens du peuple se chuchotaient «zeus» de bouche à oreille, en murmurant que les «instruits» appelaient ainsi le nuage semeur d'eau.

Qui reprocherait au paysan grec, peinant sur une terre aride et brûlée de soleil, d'appeler de ses voeux la pluie bienfaisante que Zeus lui distribue ? Oui, elle est bienfaisante, l'eau qui étanche nos soifs et nourrit nos jardins. Pourtant, l'Eau-principe est le Mal même. N'y verront une contradiction que les esprits étroitement spécialisés qui pensent que le monde est divisible, une fois pour toutes, en un Bien et un Mal. Or, Bien et Mal sont intimement liés au sein de l'Univers, et de même que l'Esprit est ce qui assume la Matière, le Bien est ce qui assume le Mal, l'utilise, l'élève, le justifie, comme le Soleil assume la pluie et l'entraîne par ses rayons sur la route du bénéfique.

Les paysans grecs manquaient d'eau. Ils ne manquaient pas de soleil. C'est donc tout naturellement vers la pluie que se dirigeaient leurs prières. Le paysan prie, c'est son lot, et que ferait-il d'autre, une fois son oeuvre faite ? N'allons pas trop vite lui jeter la pierre, car il est le seul qui soit excusable, le seul pour qui la prière ne soit pas une simple lâcheté. Le paysan colle à la glèbe. Il trempe dans la matière jusqu'aux yeux et, en fin de compte, lui reste soumis. Quelque effort qu'il fasse, Rhéa, Kronos et leurs enfants peuvent ruiner sans recours les fruits de son labeur. Qu'il le veuille ou non, plus que quiconque il dépend de la matière. Il dépend donc des dieux.

Le métier que nous exerçons n'est pas sans interférer avec nos réactions tempéramentales comme avec nos raisonnements les plus subtils. Le philosophe Alain a fort bien vu cela et nous dit («Propos d'Economique») :

«L'idée prolétarienne, si j'en crois les discours, je la manque; mais si je serre de près le métier, je la trouve. Elle n'est pas cachée. C'est une idée que le paysan n'aura jamais, à savoir que ce qui ne va pas comme il faudrait, il faut y mettre les mains, et sur l'heure le changer. Mais on ne peut changer le blé sur l'heure, ni changer le nuage et le vent.»

Ainsi, en effet, le paysan est porté à se soumettre aveuglément à la nature tandis que l'ouvrier, qui vit dans l'artificiel, est conduit par son geste à la violenter sans discernement. L'un et l'autre se fourvoient au même degré, quoique de façon différente.

N'oublions pas, toutefois, que l'ouvrier moderne monteur à la chaîne est un ouvrier décadent. L'Ouvrier authentique est avant tout un artisan, c'est-à-dire un créateur original.

Et le paysan conservateur et routinier, lui aussi, est un décadent. Car l'agriculteur authentique est un défricheur, un pionnier, un novateur. Il pénètre la terre avec fougue et chaleur, y jette le meilleur de sa force et de sa pensée et compte plus sur son mérite et son étoile que sur la «messe des semailles».

Toutefois, dans le pays grec ancien, la conjonction d'un climat, d'une époque, d'une influence orientale à tendance fataliste, firent que le paysan se fit rapidement bigot, c'est-à-dire mendiant, et compta fortement sur la divinité pour mener à bien sa récolte. A travers lui, nous pouvons voir comment une religion paraît, puis se structure. (Une tradition hébraïque dit que l'un des noms du Messie est Anan, le «nuage», par lequel Dieu doit se manifester. («L'énigme des manuscrits de la mer morte», de H.E. Del Médico).

Le paysan guette le nuage. La terre est sèche. Va-t-il pleuvoir ou non ? Pourvu qu'il pleuve ! Que faire pour qu'il pleuve ? «Ohé ! Nuage ! Pleut donc, s'il te plaît !». C'est dit en riant tout d'abord, par un enfant peut-être. Un beau jour, l'eau tombe juste après ces paroles. Bigre ! Seraient-elles efficaces ? Il y a partout de l'esprit, disent les sages. Y aurait-il un esprit dans le nuage ? Et qui nous aurait entendus ? Quémandons de plus belle. Nous verrons bien. Après tout, qu'est-ce qu'on risque ?

Ils y risquent leur liberté, leur courage, leur avenir, leur égocentrisme («Ne compter que sur soi»), bref, ils y risquent leur âme, mais personne n'est là pour leur dire, et même il s'en trouvera qui leur apprendront le contraire.

On multiplie donc les demandes, on choisit des formules, la vanité s'en mêle, chacun a son «truc», plus efficace que celui des autres. On s'épie, on s'imite, on se groupe aussi parce qu'ensemble «on en fait plus». Bientôt l'on consacre à ces simagrées plus de temps qu'au travail, à la réflexion, à l'invention. Les chefs s'inquiètent. Ils voient la menace pesant sur la prospérité générale et compromettant le progrès, mais ne savent comment l'écarter.

Alors paraît le «spécialiste», un fin matois qui connaît les meilleurs «trucs» pour «influencer le nuage», et qui a pris soin d'acquérir un vernis de culture littérale pour mieux impressionner ses pratiques. Il a déjà sa clientèle. Pour «faire pleuvoir», on vient le chercher de loin. Auprès des chefs, il se fait fort de renvoyer le peuple à ses outils en lui disant que «cela est agréable au nuage». Tout ce qu'il demande, c'est une investiture, un costume officiel et de quoi construire la «maison du nuage» dans laquelle on fera la magie.

Le père de la tribu, le roi ou le chef de guerre s'inquiète un peu du personnage. Mais celui-ci rassure : son pouvoir sur les esprits frustes est à la disposition de l'autorité. D'ailleurs ce groupe d'hommes a besoin de «raisons supérieures». On voit bien que son enthousiasme a faibli, que son axe n'est plus en lui-même. Il n'a plus de ces fiers élans d'autrefois. Le nuage a déjà fait son oeuvre et tracé le cercle infernal. Les chefs ambitieux ne peuvent plus compter sur la fougue spontanée de leurs hommes. Toutefois, si l'on en croit le «spécialiste», on pourra tirer d'eux encore de surprenantes ardeurs, pour peu qu'au moment d'entreprendre on ne manque pas de leur dire que «c'est la volonté du nuage», la Volonté Autre, la volonté d'Altéros. Après tout, qu'est-ce qu'on risque ? pensent les chefs, formulant avant l'heure le pari de Pascal.

Ils y risquent leur noblesse, leur légitimité, leur probité, leur postérité, l'avenir de la race et l'héritage de leurs aïeux, mais personne n'est là pour leur dire, ou si quelqu'un le dit, on ne l'écoute pas.

Au fond du laboratoire, le savant professeur met l'Univers en équations. Il n'a rien entendu. Tout à coup, la lumière faiblit, le Soleil ne pénètre plus dans son réduit. Il n'y voit goutte. Il s'étonne : «Que se passe-t-il ?» - «C'est Zeus !» répond quelqu'un. «Ah bon ! pense-t-il, ce n'est rien, c'est un nuage», et il attend qu'il passe. Mais le nuage s'éternise et l'ombre persiste. Le docteur s'impatiente et, reposant les pieds sur terre, va mettre enfin le nez dehors. Stupéfaction ! Que se dresse-t-il devant sa porte et chasse le jour de sa fenêtre ? Un temple. Un temple à Zeus ! Un temple à la gloire du nuage !

Le savant éclate de rire. «Ah ! les fous !... Bah ! Si ça les amuse...». Et il rentre chez lui en haussant les épaules car il ne sait pas que demain, dans la peau même de Galilée, il devra renier ses passions, ses découvertes et ses lumières devant la chambre des tortures.

C'est de cette manière que la Science engendre la Religion, et il ne faut point s'étonner si l'on trouve dans le filigrane des cultes traditionnels des restes de théories très purement scientifiques. L'aveuglement serait de croire que ces vraies connaissances sont dues à la sagesse des Eglises, car elles n'ont fait que transmettre en le trahissant ce qu'elles avaient dérobé et divinisé.

La religion est toujours de la science dégénérée, et nous pouvons tenir pour possible, plausible et peut-être imminent que l'on brûle demain des cierges à Saint-Spoutnik et qu'on s'en aille en procession à Saclay ou à Pleumeur-Bodou prier les ondes favorables et remettre son âme à la discrétion des radiations «divines». A coup sûr cela se produira si l'humanité renonce à se donner une haute et puissante philosophie.

Nos modernes savants croient détenir aujourd'hui les clefs de l'avenir parce qu'ils découvrent sans cesse, et utilisent, des miracles naturels dans lesquels nous baignions sans le savoir.

Mais le seul résultat «moral» de leurs travaux est de multiplier aux yeux du peuple l'extraordinaire, le merveilleux, le fantastique, sans qu'on prenne soin de l'étayer par une conception héroïque de la vie.

Le peuple ouvre des yeux ronds, reste pantois et admire sans comprendre. Au lieu de lui montrer que tout est simple, on lui complique tout. Il s'affole. Bientôt pris de peur, il s'en remettra aux «trucs» des spécialistes. Ceux-ci lui feront faire n'importe quoi. (Ils le truffent déjà de tranquillisants, d'insecticides et de pénicilline). Alors la technique écrasera la science et redeviendra religion. Les nouveaux camelots de Dieu seront nés et les savants distraits se réveilleront trop tard, si le monde en réchappe.

Oui, si l'on n'y prend garde, nos laboratoires, nos écoles, nos instituts deviendront des sanctuaires et bientôt des temples où l'on viendra se mettre à genoux et recueillir les ordonnances divines, traduites en clair-obscur par de vaniteux bureaucrates qui nous feront réciter le chapelet et tourner en bourriques, en rapetissant la Vie aux dimensions d'une bible réglementaire.

Ne riez pas !

Les créateurs de la Grèce fondèrent jadis à Eleusis la première grande école d'agriculture de l'Europe. Ils y étudièrent tous les phénomènes de la vie végétale, perfectionnèrent les moyens d'arracher à la terre de quoi élever l'homme, et c'est grâce à eux et à leurs semblables qu'avec du sable on fait du pain. C'était la Science.

Quelques siècles plus tard, l'Institut Agronomique d'Eleusis était devenu le Temple de Démeter et des cohortes d'imbéciles venaient s'y fustiger mutuellement avec des fouets d'écorce d'arbre, immoler des porcs, chanter des psaumes et supplier la déesse : «Notre Mère qui êtes sous la terre, donnez-nous notre pain quotidien». Quant aux découvertes scientifiques des inventeurs de l'agriculture, elles étaient devenues «les mystères d'Eleusis», dont nos occultistes modernes vous entretiennent encore avec des airs entendus et des chuchotements d'initiés. C'était la Religion.

Permettez, braves gens, que je vous révèle tout-à-trac le grand «Mystère» d'Eleusis :

Mon premier pénètre mon second pour produire mon troisième. Virilité - Féminité - Génération. = Esprit - Matière - Vie. = Homme - Champ - Blé. C'est tout. Et, comme on le voit, c'est simple. Beaucoup trop simple pour ouvrir une carrière aux bavards et aux pédants un sacerdoce.

En vérité, si nous ne voyons pas clairement la grande loi de l'Univers, la loi de véritable spiritualité, toutes nos inventions se retourneront contre nous et nous ferons plus de mal que de bien, aujourd'hui comme hier, aujourd'hui plus qu'hier.

*

Fils de Gaea et d'Ouranos, mais plus précisément fils de la Terre - fraction de Gaea - et du Soleil-- élément d'Ouranos -, nous portons en nos fibres, en nos humeurs, en nos viscères, l'héritage des forces et des masses qui se pénétrèrent mutuellement au cours des primitifs enfantements du monde.

Il n'y a donc point lieu de s'étonner si parfois sous nos yeux se renoue le même cycle d'échanges, d'influences et de pesanteurs qui présidèrent à la formation planétaire. Car, tandis que la spirale s'élève, elle virevolte sur elle-même, se survole inlassablement et les êtres qu'elle porte changent de plan ou de palier. Voilà pourquoi des matières peuvent se transformer en idéologies et peser sur nos âmes du même poids que jadis les montagnes pesèrent sur les Titans. Voilà pourquoi il est parfaitement naturel que la chronologie des divinités humaines se calque sur celle des matériaux terrestres primordiaux, en même temps qu'elle reflète celle des diverses planètes du système solaire. Sous la division apparente sans cesse mise en échec, le monde reste Un, à travers le temps comme à travers l'espace, et, des générations minérales protoniennes aux générations psychiques humaines, nous retrouvons le fil, tantôt de soie, tantôt de crin, qui fait la trame de nos vies.

Aussi serait-il vain d'espérer progresser au coeur de la jungle éternelle sans avoir pris soin tout d'abord de s'éclairer par cette science de l'unité dont le vrai nom est la Cosmologie et dont l'enseignement premier tient en ces quelques mots : «Tout se ressemble et rien n'est semblable ou réciproquement». (...)

Pierre Lance (1964)

Retour à la page d'accueil : un clic sur > index.html

Retour à la page > Catalogue d'extraits