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LE TABOU DE L'EUGÉNISME

par Pierre Lance (N° 134 - novembre-décembre 1999)

 

Le terrorisme intellectuel qui sévit dans la société moderne engendre un conformisme sclérosant qui semble parfois pétrifier les esprits comme un ciment à prise rapide. Et nous, les indépendants et francs-tireurs de la culture, ne jouons pas trop les fiers-à-bras, car personne n'est à l'abri, si libre de pensée soit-il, de tomber un jour ou l'autre dans le piège capitonné du «politiquement correct». C'est tellement confortable et reposant, tellement délicieux et gratifiant d'être enfin, pour une fois, d'accord avec tout le monde, qu'on est toujours à la merci d'un instant de faiblesse ou de négligence.

Non pas, certes, qu'il faille mettre un point d'honneur à être systématiquement d'un avis contraire à celui de la majorité ! On tomberait alors dans le snobisme du non-conformisme, qui n'est qu'un conformisme assaisonné de vanité. Ce qui est souhaitable, mais ardu, c'est de se faire un jugement personnel et de s'y tenir ou de le nuancer à son gré, eu égard aux informations crédibles que l'on peut obtenir, mais sans le moindre souci de ce qu'en pense le reste du monde. Henry de Montherlant a fort bien exprimé cela :

«S'en tenir à son sens propre, sans se laisser influencer; tantôt avec la foule, tantôt contre elle, ne branlant si peu que ce soit sur ce qu'on a mûrement jugé : je crois que c'est la chose la plus rare en ce monde, et la plus admirable». («Carnets,1930 à 1944»).

Si c'est vraiment, comme il le dit, la chose la plus rare en ce monde, alors ne nous étonnons point que le monde soit en si triste état. Car la vraie civilisation n'étant rien d'autre que la tentative persévérante d'ouvrir des voies nouvelles pour le plus grand accomplissement possible des êtres humains, elle ne peut que s'enliser dans des fondrières ou s'enfermer dans des impasses si le conformisme l'emporte sur la liberté d'esprit.

Or, ce que Stuart Mill appelait «la tyrannie de l'opinion» exerce sur tout un chacun une pression considérable. Elle crée chaque jour des «tabous», c'est-à-dire des «pseudo-évidences» qu'il est interdit de discuter sous peine d'être aussitôt considéré comme un pestiféré. Cela a existé, bien sûr, à toutes époques et en tous lieux (le mot tabou est d'origine polynésienne) et s'est concrétisé dans les pratiques religieuses de tous les peuples, ce qui a naturellement détruit plus de vraie spiritualité que quoi que ce soit d'autre.

On aurait pu être tenté de croire que l'heureux affaiblissement des religions dans les nations évoluées annonçait une libération de la pensée individuelle. Mais le conformisme a trouvé sans peine des «religions de substitution», dans les idéologies politiques d'abord, dans la soumission dévote à la médecine ensuite, dans les nouvelles sectes bien sûr, puis dans toutes sortes de modes vestimentaires, capillaires, artistiques, sportives, etc... (Voir à ce sujet mon article «L'instinct de religion» dans notre N° 114). Qui a conscience que le simple fait de dire : «Ah non ! Pas ça ! Ce n'est plus du tout à la mode !», n'est rien d'autre que la consécration d'un tabou, c'est-à-dire une attitude «préhistorique» ?

Semblable tant qu'on peut. Différent tant qu'on veut.

Et ceci nous amène à la question : le conformisme est-il consubstantiel à la nature humaine ? Sans doute l'est-il de quelque manière, car il est naturel d'aimer se sentir accepté par ses semblables, et pour cela d'être plus ou moins porté à faire sienne l'opinion la plus répandue. Toutefois, on ne saurait nier que ce penchant est heureusement contrebalancé par un désir de singularité également puissant. Au fond, chacun de nous veut être tout à la fois «comme les autres» mais aussi différent des autres, car c'est ce par quoi il diffère qu'il se sent réellement exister en tant qu'être particulier. En fin de compte, l'art de vivre n'est peut-être que l'art de maintenir un équilibre dynamique entre ces deux attitudes. Par la similitude à autrui, nous signons notre appartenance à l'espèce humaine, puis à une ethnie, à une patrie, à une culture. Mais c'est seulement par notre différenciation individuelle que nous pouvons nous révéler capables d'évoluer, de grandir, de nous élever et, finalement, d'élever autrui avec nous.

Cependant, à supposer que ces deux tendances contradictoires s'équilibrent dans un individu, elles se trouvent en grande inégalité dès que cet individu entre dans la société (et nul n'y échappe, sauf à être Robinson Crusoë), parce que la société va aussitôt peser d'un poids considérable en faveur du conformisme et entraver de toutes ses forces le désir de singularité. De telle sorte que le maintien d'un taux suffisant de liberté d'esprit va exiger de l'individu une énorme dépense d'énergie mentale et nerveuse, donc nécessiter une grande force de caractère. Et l'on peut affirmer que le progrès d'une société est directement proportionnel au nombre des caractères forts qu'elle est capable d'admettre en son sein. Or, tel est le paradoxe : la société a un besoin vital d'hommes de caractère, mais tout en elle est fait pour favoriser la faiblesse de caractère, jusques et y compris dans certaines structures prétenduement destinées à «forger le caractère» et qui ne savent rien forger d'autre que de dociles «instruments sociaux». Car le caractère se forge par volonté interne et jamais autrement.

Est-il besoin de préciser qu'une société qui procure trop d'avantages, économiques ou autres, aux hommes de faible caractère (ce qui est d'évidence le cas de la nôtre) se dirige tout droit vers la décadence ?

Le respect des tabous est une capitulation de l'esprit

Si l'on veut résister à ce phénomène autodestructeur, il est indispensable de détruire les «tabous», car seules les âmes faibles respectent les tabous. J'entends par là que l'on doit laisser s'exprimer les opinions les plus non-conformes, même si elles nous paraissent à première vue aberrantes, et faire l'effort d'examiner honnêtement les arguments qui les soutiennent.

Je sais qu'en disant cela je prêche pour une bonne part des convaincus, car les fidèles lecteurs qui aiment notre revue et nous le disent prennent souvent soin de préciser «bien que je ne sois pas toujours d'accord avec vous», trouvant néanmoins intérêt à prendre connaissance d'arguments qui peuvent ne pas les convaincre, mais qu'ils considèrent comme utiles à leur propre réflexion. Cependant nous avons aussi beaucoup de lecteurs occasionnels ou qui nous découvrent et qui, nous connaissant mal, s'étonnent ou se scandalisent de certaines de nos opinions à contre-courant, ne comprenant pas que l'important n'est pas que nous ayons raison (nous pouvons très bien avoir tort), mais qu'il est indispensable à la santé, à la vitalité et à l'évolution positive d'une communauté humaine que des avis contraires à l'opinion commune puissent développer librement leur argumentation.

Par exemple, deux lecteurs se sont offusqués d'un article de notre précédent numéro «Des citoyens armés...», l'un d'eux allant jusqu'à dire qu'il n'avait pas sa place dans notre revue . Or, s'il est de leur droit le plus strict de ne pas se ranger à l'opinion exprimée s'ils l'estiment contestable (en l'occurrence, elle était d'ailleurs beaucoup moins une opinion affirmée qu'un examen des faits à considérer), ils s'égarent jusque dans une censure et la confection d'un «tabou» s'ils prétendent que nous n'aurions pas dû l'exposer. Et je serais heureux qu'ils prennent conscience que plus une société développe le «délit d'opinion» et plus elle se voue elle-même à la sclérose et à la décrépitude.

Toute opinion réputée «indiscutable» est une dictature de fait

On me pardonnera ces préliminaires un peu longuets, mais que j'ai jugés nécessaires avant d'aborder «bille en tête» le tabou qui est le sujet de cet article. Ce tabou, je le connais de longue date et en ait mesuré souvent la malfaisance. Mais c'est au cours de ces dernières années, en corrélation avec les progrès du «rafistolage» médical et chirurgical (évidemment lié au totalitarisme inexpugnable de la Sécurité Sociale) que son poids sur notre société m'a semblé devenir véritablement écrasant et en passe de compromettre tout son avenir. En outre, c'est en le découvrant avec surprise, et véritablement figé en forme de tabou, sous la plume d'un homme que j'estime et qui a pourtant su maintes fois se battre à contre-courant, que j'ai pris toute la mesure de son indiscutabilité universelle, sinon même, je le crains, de son irréversibilité. C'est donc le moment où jamais de le discuter.

Ce qui caractérise en effet le tabou, c'est qu'il est énoncé comme une évidence absolue qui ne demande même plus le secours des arguments et qu'il est asséné en toute quiétude, avec le présupposé que personne au monde ne pourrait avoir l'idée saugrenue de le mettre en doute.

Un énoncé de ce genre m'a frappé dans la lettre que m'adressa dernièrement Henri Caillavet, ancien sénateur et ancien ministre et président de l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (mais non pas son fondateur, comme je l'indiquais par une erreur d'autant moins pardonnable que nous avions publié dans notre N° 9, en 1981, un article du vrai fondateur, Michel Lee Landa).

Nous avons publié cette lettre d'Henri Caillavet dans notre N° 129. A ma tentative de le persuader que l'euthanasie volontaire devait être légalisée, et non pas être seulement «dépénalisée», ce qui n'a aucune signification juridique, il me répondait notamment ceci :

(...) «Je ne doute pas en effet que sous prétexte de mort consentie nous en arrivions aux dérives redoutables de l'euthanasie pour des raisons politiques, économiques, sinon à l'eugénisme !»

«Sinon à l'eugénisme !», vous vous rendez compte !... Argument massue qui se passe de tout commentaire et ne peut que clore le bec du contradicteur. «Sinon à l'eugénisme !», autrement dit à l'horreur absolue, comme chacun sait et comme nul n'en doute, bien évidemment...

Comme j'ai pour vocation de douter de tout, et en priorité de ce dont personne ne doute, je doute très fortement que l'eugénisme soit une horreur absolue, et même tout me porte à croire que si les démocraties s'avèrent incapables de le mettre en pratique avec toutes les garanties qu'exige le respect de la liberté et de la dignité de chacun, notre civilisation courra inéluctablement à sa perte.

Discutons donc de «l'indiscutable» et reprenons pour commencer la définition du terme eugénisme.

Le mot s'est constitué à partir du préfixe grec eu, qui signifie bon, bien et de gène, que tout le monde connaît, les deux se trouvant associés dans le prénom Eugène, qui signifie donc Bon gène, autrement dit Bien né, en grec Eugénios : «de bonne race». (Je rappelle au passage que la quasi-totalité des prénoms traditionnels français sont d'origine gréco-celte, et non pas du tout biblique-hébraïque, comme des professeurs ignorants et conformistes continuent de le prétendre). Eugénisme, formé de eu et de gennân (engendrer) est ainsi défini par le Petit Larousse : «Science des conditions favorables au maintien de la qualité de l'espèce humaine».

Diantre ! S'agirait-il là d'un programme diabolique, justifiant de vouer aux gémonies quiconque ose parler d'eugénisme ? Quelqu'un aurait-il le front de déclarer en public qu'il est catégoriquement opposé au «maintien de la qualité de l'espèce humaine» ? On le tiendrait pour un fou criminel et on aurait raison. Mais alors d'où vient que tout semble fait en ce monde pour que la qualité de l'espèce humaine se dégrade continuellement ?

La qualité humaine leur fait peur

La cruelle vérité, c'est que les anti-eugénistes ont conquis le monde et voient tout intérêt à la détérioration de l'humanité, pour la raison qu'il est beaucoup plus facile de régner sur des masses d'êtres de piètre qualité que sur des individus réussis qui sont autant d'obstacles agaçants et de rebelles possibles. La manipulation et l'exploitation (de préférence proclamée «altruiste» ou «sociale») des avachis et des mal foutus est une sinécure des plus profitables.

Il faut toutefois reconnaître que le triomphe des anti-eugénistes a été grandement facilité par les pseudo-eugénistes à la sauce facho qui, en dénaturant le concept par leur despostisme pathologique, ont fait office de repoussoir et ont en quelque sorte «vacciné l'homme contre lui-même», en ce domaine comme en tant d'autres.

Ces pseudo-eugénistes ne sont pas nés d'hier, puisque leurs premiers exploits se déployèrent dans la cité de Sparte, prototype de toutes les dictatures militaires qui ont sévi en Occident. Le régime politique de Sparte (fixé par les lois de Lycurgue en 630 avant J.-C.), et que l'on peut définir comme une parfaite synthèse de fascisme et de communisme, pratiquait un «eugénisme d'Etat». Tout nouveau-né devait obligatoirement être présenté à un aréopage qui l'examinait et qui, s'il présentait quelque malformation, ordonnait sans recours qu'il soit précipité du haut d'une falaise du mont Taygète. De plus, selon l'historien Will Durant, «On encourageait les maris à prêter leurs femmes à des hommes exceptionnels, afin qu'elles aient de beaux enfants, et on invitait les maris âgés ou malades à se faire aider par des hommes jeunes encore à se constituer une famille vigoureuse». Ah qu'en termes galants ces choses-là sont dites !...

Nul n'ignore que, 26 siècles plus tard, les hitlériens reprirent à leur compte des pratiques analogues, exterminant d'autorité les débiles mentaux et constituant des «haras humains» où de jeunes aryennes en belle santé devaient se faire engrosser par la fine fleur de la SS.

(Peut-être n'est-il pas indifférent de noter que les Doriens, qui fondèrent Sparte, étaient originaires de la région du nord de l'Europe qui devait ultérieurement se nommer la Prusse, pépinière historique des impérialistes germaniques, devenue un peu plus tard la RDA, fleuron de l'empire communiste. Il y a tout de même de drôles de gènes qui se propagent au fil des siècles sur les rives de la Baltique...)

On ne s'étonnera pas qu'un tel «eugénisme», aussi barbare que bureaucratique, ait inspiré le dégoût à tous ceux qui ne peuvent accepter de voir l'être humain ravalé au rang de produit d'élevage.

Le grand malheur, c'est que ces grossières caricatures d'eugénisme ont contribué à forger le tabou qui a projeté la civilisation dans l'excès inverse, lequel voue l'espèce humaine à l'extinction programmée, par la prolifération d'êtres mal conformés ou de santé précaire dont la survie est largement dépendante de ce que sont capables de produire ceux qui tiennent encore debout. Et s'il est vrai que le progrès technologique, en décuplant les capacités des bien portants, a masqué jusqu'ici l'ampleur du désastre biologique qui se développe, il serait vain d'espérer que la nature, en reprenant ses droits, ne nous fasse pas bientôt payer très cher la folle présomption des humains qui ont cru pouvoir se soustraire indéfiniment aux lois de la sélection naturelle.

Car nous en sommes aujourd'hui à la «procréation sous assistance médicale», ce qui signifie en clair que des enfants peu viables, prématurés en nombre croissant, donc voués pour la plupart à la fragilité physique et psychique, sont projetés de force dans la vie pour leur malheur et pour le nôtre.

Un prêtre commun pensera qu'ils sont les bienvenus, pourvu qu'ils aillent au catéchisme. Un politicien commun pensera qu'ils sont les bienvenus, pourvu qu'ils s'inscrivent un jour sur les listes électorales. Un percepteur commun pensera qu'ils sont les bienvenus, pourvu que plus tard ils paient leurs impôts. Un médecin commun pensera qu'ils sont les bienvenus, pourvu que la Sécurité Sociale continue de casquer pour leurs maladies chroniques. Quant à moi, qui suis peu commun j'en conviens, je pense que cet aveuglement ne pourra pas durer dix ans de plus sans nous ruiner tous et que nous sommes entrés dans un processus de suicide collectif.

6 milliards de futurs malades !

Voici quelques semaines, nous avons dépassé sur la Terre le nombre de 6 milliards d'êtres humains, dont les trois quarts souffrent de malnutrition et ne survivent provisoirement qu'en détruisant à vive allure toutes les forêts de la planète.

Quant au dernier quart, celui des pays développés, il mange bien plus qu'à sa faim, absorbant une nourriture frelatée, truquée, empoisonnée qui le bourre de mauvaise graisse arrosée de toxiques et de polluants.

Plus de 25 % des Américains sont des barriques de suif, candidats permanents au diabète, au cancer et aux maladies cardio-vasculaires. En France même, 12 % des enfants sont des obèses, alors qu'ils n'étaient que 3 % il y a vingt ans. Et tandis que des cohortes de pithécanthropes diplômés retranchés dans des laboratoires haut de gamme et branchés sur la pompe à fric de l'ARC, de la Ligue ou du fisc cherchent frénétiquement de nouveaux «remèdes contre le cancer», leurs frères, leurs cousins et leurs beau'fs éparpillés dans l'agriculture intensive et l'industrie chimique fabriquent tout autour d'eux du cancer à tour de bras. Mais tout ça, ça fait des emplois, et c'est le principal, n'est-ce pas ? Ah ! quelle superbe organisation du néant !...

Pour maintenir en place au «pays des droits de l'homme» cette formidable entreprise de démolition, nos guignols étatistes de droite ou de gauche ont concocté des super-sangsues para-fiscales type CSG ou RDS qui ne sont rien d'autre que du vol qualifié. Aujourd'hui, la seule CSG rapporte à l'Etat français 352 milliards de francs par an, c'est-à-dire davantage que l'impôt sur le revenu, dont elle est une soeur jumelle.

Dans le précédent système des «cotisations sociales» salariales et patronales, le citoyen conservait encore une part de visibilité et de responsabilité, si ténue qu'elle ait été. Mais avec la CSG, c'est la complète dilution dans le brouillard, puisque ce sont des revenus de toutes provenances qui sont taxés, sans qu'il existe le moindre lien entre celui qui paie et celui qui reçoit des soins. Grâce à ce rideau de fumée, les consommateurs de médecine n'ont plus aucun moyen de savoir ce que coûtent réellement à notre économie les traitements de plus en plus chers qui leur sont appliqués.

Pourtant, sur le plan national, il est globalement aisé d'estimer le prix de cette folie: fuite des investissements à l'étranger, donc manque de moyens pour développer nos entreprises, donc incapacité de créer des emplois productifs (les seuls créateurs de richesses), donc, à plus ou moins brève échéance, ruine complète de la nation.

Tout cela sans parler des effets psychologiques désastreux de tous ces racketts sur des citoyens stressés, découragés, démotivés, anxieux, effets dont le coût réel est incalculable, en termes de santé comme en termes d'économie.

La véritable injustice sociale

Ainsi, toutes les sociétés modernes, mais la société française collectiviste plus que toutes les autres, accumulent des processus pervers qui, non seulement détériorent la santé des individus les moins vigilants et les moins aptes à développer une bonne hygiène de vie, mais qui de surcroît, et sous couleur de «solidarité», leur évitent autant que possible les ultimes conséquences de leurs actes et en font payer le coût aux plus résistants et aux plus lucides, ce qui est la plus monstrueuse injustice sociale qui se puisse concevoir.

A celle-ci s'en ajoute une autre, à laquelle nul ne songe mais qui est pourtant bien réelle. Les choix économiques d'une nation conditionnent obligatoirement les diverses sortes d'emplois qui sont offerts sur le marché du travail. Très peu de gens ont la possibilité d'exercer le métier de leur choix, ce dernier étant limité par les orientations de la collectivité. A fortiori lorsque le chômage menace.

Si un Etat décide de construire des centrales nucléaires, des milliers de gens iront travailler dans le nucléaire, même s'ils n'en avaient aucune envie. Et si cet Etat développe une administration pléthorique, des milliers de citoyens deviendront fonctionnaires et iront remuer des kilogs de paperasses, même si cela ne les amuse pas du tout. Donc, si ce même Etat favorise outrancièrement, par une subvention permanente d'origine fiscale, les activités qui sont censées traiter les maladies, des milliers de personnes devront, bon gré mal gré, passer leur vie à soigner les maux petits et grands d'une population déboussolée et désaxée, stupidement convaincue que la santé s'achète, de préférence avec l'argent des autres.

Quand je parle de légaliser l'euthanasie volontaire des malades incurables, je pense évidemment aux souffrances indicibles de grabataires maintenus en survie dans la torture de l'acharnement thérapeutique. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser aussi à ces jeunes gens et jeunes filles employés dans les mouroirs et qui doivent gérer quotidiennement le pipi-caca de vieillards condamnés à une lente déchéance, à laquelle eux-mêmes voudraient se soustraire. Et je pense aussi à ceux qui, dans les établissements spécialisés, doivent s'appliquer à faire «vivre», si l'on peut encore employer le mot, des handicapés mentaux ou débiles profonds, qui, quoi que l'on fasse, ne seront jamais heureux. Sans doute s'en occupent-ils consciencieusement, pour la plupart, et sont-ils satisfaits d'avoir trouvé un «emploi». Mais personne ne me fera croire qu'ils s'épanouissent de la sorte dans le métier de leur rêves.

Nous vivons dans une société qui se gargarise des mots «santé», «solidarité», «droits de l'homme», «altruisme», «respect de la personne humaine», etc... et nous avons construit un enfer potentiel, un monde inhumain dans lequel bientôt plus personne ne trouvera le bonheur.

Eugénisme et démocratie

Si nous avions le courage d'établir une politique eugéniste démocratique, nous verrions se constituer en moins de trois générations une société beaucoup plus harmonieuse et plus juste, ce que nos politiciens de tous bords prétendent vouloir réaliser, mais n'ont aucune chance d'y réussir par le collectivisme, car il ne peut pas y avoir de justice là où nul n'est plus responsable de soi ni des siens.

«Le maintien de la qualité de l'espèce humaine», but de l'eugénisme, ne pourra jamais être atteint par des mesures étatistes-bureaucratiques qui ne pourraient être qu'odieuses et porter de graves atteintes à la liberté individuelle. En fait, il suffirait de surmonter les «tabous» qui paralysent notre progrès et qui sont soutenus par tous les groupes réactionnaires, englués dans le conformisme des religions et des idéologies archaïques. La recette est en réalité assez simple, trop simple, car elle repose sur un seul principe : primauté de la liberté individuelle en toutes choses, qui suppose naturellement que chacun assume totalement la responsabilité de ses décisions.

Concrètement, que demande la mise en pratique de l'eugénisme ?

En premier lieu une refonte complète des systèmes de protection sociale. Cette protection doit être conçue pour assurer à chacun un minimum de sécurité, mais un minimum seulement, et elle doit être organisée sur le modèle des contrats d'assurances de toute nature, avec diversité des contrats et des garanties offertes, variétés de «franchises» et de cotisations permettant de choisir l'étendue de la protection demandée.

Dans ce contexte, les naissances à haut risque, programmées sous assistance médicale, doivent engager totalement la responsabilité des parents, qui ne doivent en aucun cas faire supporter à la collectivité les conséquences de leur témérité procréatrice. Ils doivent avoir, bien sûr, le droit à cette témérité, tout comme on a le droit de vouloir gravir l'Everest, à la condition d'en assumer tous les risques, soit directement, soit par le biais d'un contrat d'assurance spécifique, si lourdes qu'en puissent être les cotisations.

Dans le cas d'une malformation du nouveau-né susceptible de l'handicaper pour toute son existence, mentalement ou physiquement, nul ne doit contraindre les parents à le garder en vie s'ils ne le désirent pas. S'ils le désirent, ils doivent en assumer eux-mêmes toutes les conséquences économiques (là encore, des assurances spéciales peuvent être prévues). S'ils ne souhaitent pas que l'enfant malformé soit maintenu en survie, ils doivent pouvoir demander la réunion d'une commision d'examen composée de médecins et présidée par un magistrat. Cette commission aurait pour objectif de constater la réalité et l'irréversibilité de la malformation et de décider l'euthanasie, le cas échéant, avec l'accord définitif des parents.

En troisième lieu, concernant les personnes en fin de vie et en grande souffrance ainsi que les malades graves incurables, le droit absolu à l'euthanasie volontaire, c'est-à-dire au suicide assisté, doit leur être reconnu et son application facilitée. Quant aux personnes dans cette situation mais qui n'auraient plus la faculté de s'exprimer, leur famille aurait la possibilité, comme dans la procédure ci-dessus énoncée, de demander la réunion de la commission habilitée à contrôler la légitimité de la demande.

Ces diverses mesures auraient d'innombrables conséquences positives, aussi bien en termes de qualité de vie individuelle qu'en termes de vitalité économique collective. Je ne crois pas qu'elles aient quoi que ce soit de révoltant ou de scandaleux, sauf, bien sûr, au regard de quelques curés chrétiens rétrogrades ou de quelques apparatchiks marxistes surgelés, complices objectifs de l'autodestruction de l'humanité.

Je ne doute pas d'ailleurs que la majorité de nos concitoyens les approuverait, si la décision leur était soumise par référendum après un grand débat national contradictoire. Hélas, nous ne sommes pas en démocratie...

Pierre LANCE

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