VERS UN RENOUVEAU DE NOS VILLES

par Georges Robert (N° 136 - mars-avril 2000)

 

En 1964, une mise en perspective de la Charte d'Athènes fut consacrée par la Charte de Venise, document d'une grande importance, qui demeure d'une brûlante actualité en ce qui a trait au patrimoine national.

On y traite des secteurs anciens et des secteurs nouveaux ainsi que du nécessaire équilibre entre les zones urbaines et les zones rurales. Cette vision rajeunie de la réalité urbaine proclamait entre autres que "la seule présence d'un monument ne s'affirme pas seulement dans un édifice exceptionnel mais aussi dans l'ensemble dont il fait partie".

C'était donc l'accent mis sur le milieu ambiant ou, si l'on veut, l'environnement. Ceci nous aide à mieux saisir l'importance qu'il convient d'accorder au monument, même modeste, reflet du milieu qui l'environne, qui le conditionne. Lord Latham, en introduction au plan directeur d'urbanisme de Londres, n'écrivait-il pas : "Pour l'homme, l'influence du milieu où il vit est incalculable, c'est une partie de son éducation".

Un urbanisme peu respectueux des hommes

Or, l'urbanisme trop souvent proposé depuis une trentaine d'années est un urbanisme de réglementation, de normes, de processus administratif, souvent un urbanisme de boutiquier, au contenu historique et culturel gravement indigent, peu enclin à respecter les valeurs intrinsèques de nos sociétés.

Il favorise la mise à l'écart des secteurs anciens et prône la préséance de la banlieue. Nous en voyons aujourd'hui le résultat; la tenue à l'écart des noyaux urbains historiques, leur marginalisation, la coupure entretenue entre eux et le reste du tissu urbain, avec souvent pour conséquence leur dépérissement. Le sauvetage du patrimoine architectural, urbanistique, ne pourra être réalisé qu'à partir d'une opération globale visant l'amélioration de l'habitat.

Elle ne peut se faire qu'au niveau de l'urbanisme, de l'aménagement du territoire, mais avant tout de l'aménagement culturel. Le quartier, le secteur, le tissu urbain où ils s'insèrent ne sont pas un simple décor; ils sont issus de l'évolution lente de l'histoire urbaine. Le succès de l'intégration du patrimoine historique et culturel repose sur cette pierre angulaire, l'homme, ses aspirations, son épanouissement et la fidélité à ses origines, le respect de son patrimoine nationa, la survivance de sa mémoire collective.

 

Le droit de vivre au coeur de la cité historique

Rappelons-nous la déclaration de Bruges, en 1975, où une résolution appuyée par le Conseil international des monuments et des sites proposait que les droits des plus démunis à vivre dans la ville ancienne doivent être respectés, ainsi que la sauvegarde des secteurs historiques, qui ne peut être assurée que dans le cadre de l'urbanisme et de l'aménagement du territoire. On assistait à un renversement audacieux de l'ordre des priorités. La planification urbaine retrouvait ainsi le sens du long terme par la reconnaissance de la valeur permanente du bien culturel, simple monument, groupement d'édifices ou ensemble plus vaste.

Il s'avère essentiel que la planification urbaine s'attache à une notion plus respectueuse de la gestion du patrimoine bâti et de l'environnement naturel des villes. Les budgets d'investissement seront désormais orientés vers les opérations d'entretien, de réhabilitation et de conservation plutôt qu'aux grands travaux somptuaires.

Un choix politique doit porter sur la participation des résidents et des usagers à la définition des objectifs et des programmes d'urbanisme et d'habitat. D'où la nécessité d'organiser la confrontation du pouvoir et de l'opinion publique sur des bases institutionnelles. Cette organisation passe obligatoirement par une décentralisation des décisions, celles-ci devant appartenir aux autorités locales, seules capables de discuter efficacement avec les habitants et les associations représentatives des diverses catégories d'usagers des équipements publics. (Rappelons que "L'Ere nouvelle" proposait dans son N°63 un projet de loi pour l'acceptation ou le refus par les citoyens, au cours d'un référendum local, de tout projet apportant une modification importante de leur environnement.)

Mais il a été reconnu que l'Etat, face aux pouvoirs locaux qui ont parfois tendance à privilégier les résultats rapides, doit rester le garant des vues à long terme et le gérant du patrimoine naturel de la Nation. Il faut donc définir le domaine d'intervention qui lui est propre et assurer son droit de regard sur les activités planificatrices des collectivités locales, afin que celles-ci n'engagent pas l'avenir sans réflexion. On n'entrave pas l'avenir inconsidérément. La réussite du dialogue avec les populations passe par l'initiation des planificateurs aux techniques modernes de communication, ce qui implique de leur part l'utilisation d'un langage accessible à tous. La publicité faite aux projets est la meilleure arme contre les spéculateurs.

L'urbanisme n'est pas né d'hier

Trop souvent, il semble pour beaucoup que l'urbanisme soit une découverte des temps modernes, que le souci d'aménagement de la ville, de la région, soit un effet de notre époque. Un bref retour dans le passé, souvent un passé éloigné, est là pour nous convier à manifester une immense modestie, une infinie humilité. L'urbanisme, d'après les illustrations anciennes que nous en avons, a toujours épousé étroitement les formes d'une civilisation. Il en était l'émanation, la manifestation évidente de son génie. Une ville correspondait à une forme précise de société. Elle devait permettre à cette société de croître et de commercer, d'étendre son influence, d'affiner ses moeurs, de développer sa culture, en un mot de pouvoir multiplier ses échanges avec les autres villes. Les villes avaient des fonctions connues, elles affermissaient leurs spécificités, fidèles à leur vocation initiale : les villes de défense, les capitales régionales, les villes marchés agricoles, les villes de savoir, les villes portuaires ouvertes sur l'extérieur, les villes sièges du pouvoir.

Leur aménagement n'était pas un effet du hasard. Les grands traits de leurs caractères physiques étaient dus à la volonté de l'homme, à sa recherche d'un cadre urbain où il pourrait le mieux exprimer son génie, où sa communauté pourrait se réaliser pleinement, où l'épanouissement, la survie de son peuple gagneraient en certitude. Chaque ville avait son unicité, ses caractéristiques propres. Le "plan de ville" remonte donc à la plus haute antiquité. Les civilisations les plus organisées ont imprimé leur éthique et leur esthétique à l'organisation de leurs villes, qui sont devenues le creuset d'autant de cultures.

La notion de ville a évolué selon les normes sociales, le pouvoir économique, la hiérarchie des valeurs des civilisations, de leurs connaissances technologiques, de l'importance de leur population, de leur art de vivre, de l'affinement de leurs arts. Ceci a conduit très tôt à l'idée du plan urbain. Ce plan, pour être valable et rationnel, devait se conformer à des règles propres à ordonner les initiatives, à répartir les activités de l'homme dans la création et la croissance d'une ville.

Les choix politiques doivent conduire évidemment à cerner des préoccupations majeures d'ordre philosophique et culturel. L'Homme veut se retrouver dans la ville, il veut qu'elle soit sa ville. Certaines villes ne lui seront jamais familières, d'autres lui seront totalement étrangères, d'autres encore qu'il découvrira au hasard de ses voyages renforceront l'image qu'il se fait de sa culture, de sa façon de vivre, de son besoin d'échanges, de sa personnalité.

Platon et Aristote soutenaient déjà que : "la ville, c'est d'abord une idée de l'homme et une idée de la cité". L'urbanisme et l'aménagement du territoire sont indissociables d'un contenu à très forte teneur culturelle. Vus dans cette perspective, l'urbanisme et l'aménagement du territoire rejoignent les racines essentielles de la culture et de la psychologie humaine. Ils peuvent, à ce titre, devenir éminemment moraux et positifs lorsqu'ils s'inscrivent dans le sens des valeurs de la société qu'ils prétendent servir, mais aussi éminemment immoraux lorsqu'ils nient ces valeurs.

Nous aborderons maintenant les notions de tourisme et de tourisme culturel. Elles nous permettront de mieux cerber un phénomène étroitement lié à notre époque.

Le tourisme est le fait de voyager, de sortir de chez soi, d'aller à la découverte de lieux qui nous ont étrangers, afin d'y puiser un sentiment et de satisfaire notre curiosité. Les auteurs Merlin et Choay font référence au "grand tour" des jeunes Anglais du XVIIe siècle, "voyage aux origines de la civilisation", parcours initiatique et éducatif. Au XIXe siècle, bon nombre de touristes sont des rentiers qui cheminent de stations touristiques en capitales, y fréquentant les mêmes personnes et les mêmes lieux : casinos, théâtres, champs de course, grands cafés et granbs hôtels, thermes. Les remarquables ouvrages de Paul Morand ont parfaitement campé ce monde aisé au cosmopolitisme avéré.

Depuis une trentaine d'années, ces loisirs touristiques se sont doublés de vacances culturelles enrichies par les nombreux festivals musicaux, théâtraux, symposiums de sculpture et de grandes expositions de peinture, en majeure partie pendant les vacances d'été.

Développement du tourisme culturel

Le tourisme a évolué. Aux déplacemen ts de quelques aventuriers privilégiés ont succéde des mouvements massifs de population. Le tourisme culturel s'affirme; son entrée en force dans notre univers est surprenante. Il permet au voyageur de faire l'expérience d'une autre façon de vivre que la sienne. Cette forme de tourisme tire parti des caracéristiques d'un lieu tel que :

- Son patrimoine : histoire et architecture;

- Le paysage rural et urbain, la faune, la flore;

- Les pratiques culturelles et artistiques : musique, peinture, sculpture, littérature, sports, cuisine, loisirs, langues, coutumes locales, institutions.

Cette forme de tourisme, la plus économiquement viable, est de plus en plus répandue dans le monde. Elle est la plus compatible avec le respect du caractère de la ville ancienne, à cause des richesses historiques que celle-ci recèle et des types particuliers de clientèles qu'elle attire.

Elle est indéniablement la forme de tourisme qui s'intègre le plus à l'existence des populations locales. Elle implique directement les résidents dans la réalisation des activités de mise en valeur, d'animation, d'interprétation, de production et de diffusion de biens, de services, ou dans l'éclosion de manifestations spécifiques à un milieu.

Le tourisme culturel, plus qu'aucun autre, contribue au développement des centres historiques des villes et régions. Les secteurs historiques à forte teneur patrimoniale sont les objectifs de prédilection des touristes assoiffés de connaissance qui vont à la découverte des cultures qu'ils veulent approfondir.

De nombreuses villes possèdent des secteurs de cette nature, d'une certaine ampleur, souvent dans un état de conservation acceptable susceptible d'être réhabilités et bonifiés à partir de l'application d'une planification urbanistique et culturelle appropriée.

Les quartiers historiques ne peuvent être traités comme les quartiers nouveaux

Il s'avère douteux qu'on puisse revivifier des quartiers anciens s'ils ne sont pas intégrés dans les ensembles urbains plus vastes dont ils font partie. Ceci ne veut pas dire que les mesures à leur appliquer ne doivent pas être plus spécifiquement adaptées à leur caractère particulier.

Un quartier ancien doit échapper par les mesures de gestion, les règles administratives spéciales, la nature et la forme des interventions qu'on y fait aux règles générales s'appliquant aux quartiers nouveaux. Le cas du Vieux Montréal en est un exemple flagrant. On ne peut, sans lui causer de torts irrémédiables, lui appliquer les règles communes d'administration et de gestion destinées aux autres quartiers. Il est nécessaire de veiller à son développement distinct, à partir d'une vision respectueuse de la satisfaction de ses besoins propres, particuliers à ceux d'une zone historique.

Cette planification doit être intégrée à un cadre plus large afin de maîtriser le développement des secteurs environnants. Le grand danger que courent ces secteurs historiques est de ne pas être traités en éléments complémentaires mais distincts d'un plus vaste secteur urbain. Cette situation est celle de nombreux quartiers historiques.

La conclusion majeure à laquelle il semble difficile de déroger est la nécessité, lors de préparation d'un plan de sauvegarde et de mise en valeur, de faire déborder les études hors des limites de l'arrondissement historique même modifiées. Les implications qu'aura la planification de la partie centrale de la ville sur l'arrondissement historique seront à calculer et à prendre en sérieuse considération. De même, il apparaît dès maintenant que les propositions de remise en valeur de l'arrondissement ne seront valables que dans la mesure où celles concernant les aires limitrophes en voie de métamorphose seront accordées et rendues complémentaires les unes des autres dans un cadre global d'aménagement.

La preuve n'est plus à faire que l'intégration harmonieuse de l'arrondissement historique proprement dit au tissu urbain environnant, particulièrement celui du centre-ville, est compromise à tout jamais si des mesures ne sont pas prises immédiatement pour contrôler le développement autour de ce noyau particulièrement précieux pour le patrimoine urbain.

Envisager la mise en valeur des sites et monuments historiques pour une conservation du patrimoine national en dehors d'un contexte de planification urbaine et régionale demeure un leurre. L'urbanisme et l'aménagement du territoire respectueux de la culture d'une société, des valeurs profondes d'une nation sont la condition sine qua non de l'enracinement d'un peuple dans ce qu'il a de plus sacré : sa mémoire collective, son identité, l'affirmation de sa culture, sa spécificité et la reconnaissance méritée de son génie par les peuples voisins.

Georges ROBERT

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