UN PAISIBLE RETRAITÉ EST-IL LE PLUS GRAND ASSASSIN DE FRANCE ?

par Pierre Lance (N° 129 - janvier-février 1999)

 

Supposons que quelqu'un apprenne, dans le cadre de ses fonctions, qu'un grave danger, éventuellement mortel, menace une partie de la population et que, sachant que ce danger peut être écarté pour une grande part si quelques précautions simples sont prises, cet homme maintienne l'information secrète et nie l'existence de toute espèce de risque, dissuadant ainsi la collectivité d'entreprendre des actions de protection. Ne serait-on pas en droit de le considérer comme un assassin de grande envergure ?

Je laisse nos lecteurs en décider. Mais s'ils répondent par l'affirmative, ils doivent savoir que ce comportement a été exactement celui du Professeur Pierre Pellerin, à l'époque Directeur du SCPRI (Service Central de Protection contre les Rayons Ionisants) vis-à-vis de la population française lors de la catastrophe de Tchernobyl et durant le stationnement du nuage radioactif sur les régions frontalières orientales de notre pays. C'est ce qui résulte de l'enquête extrêmement détaillée menée par Jean-Michel Jacquemin dans son ouvrage «Ce fameux nuage... Tchernobyl», qui vient de paraître aux Editions «Sang de la terre», enquête dont les résultats sont absolument terrifiants.

Terrifiants, non seulement parce qu'ils dévoilent que de nombreuses personnes, principalement en Alsace, en Lorraine et en Corse, meurent ou mourront du cancer pour avoir été sciemment désinformées par le sieur Pellerin et ses complices, mais plus encore parce qu'ils révèlent que, en France plus que partout ailleurs, les responsables administratifs et politiques sont déterminés à ne révéler aux citoyens aucune vérité de nature à modifier leur consentement à des décisions qui leur échappent et dont ils ne peuvent rien contrôler.

Si le mot «technocratie» a un sens, c'est bien dans notre pays qu'il le prend tout entier. Quelques prétentieux oligarques prennent seuls des décisions qui engagent tout l'avenir du pays et maintiennent le «peuple souverain» dans l'ignorance totale des conséquences de ces choix à courte ou à longue échéance. On affirme aux Français qu'ils vivent en démocratie et on leur extorque une confiance aveugle en se gardant de rien laisser filtrer qui puisse leur permettre de se faire une opinion juste sur les décisions prises.

Mais pour bien mesurer l'ampleur du crime commis contre les Français voici un peu plus de douze ans, et qui aura des conséquences tragiques pendant des années encore, résumons les faits historiques :

Le samedi 26 avril 1986, à 1 h 24 minutes, la centrale «Lénine» de Tchernobyl explose, projetant dans l'atmosphère 7000 fois plus de particules radioactives que la bombe atomique ayant explosé à Hiroshima en 1945.

Le dimanche 27 avril, la ville de Prypiat, proche du site, est évacuée. Jean-Michel Jacquemin nous précise : «A 14 heures, 1217 cars réquisitionnés vont évacuer les 45.000 habitants de la ville. Ces cars forment une colonne de 27 kilomètres de long. Ces véhicules, dont on va omettre de changer les pneus après 30 kilomètres, vont transporter l'ennemi : le césium 137 - particule radioactive présente au sol - dans toute l'URSS.»

Un gigantesque nuage de poussières radioactives s'est formé au-dessus de la centrale détruite. Les vents vont l'entraîner d'abord vers le nord-ouest. Il va survoler l'Europe du nord puis s'orienter vers le sud-ouest avant de revenir vers l'est. En moins de 48 heures il traverse le ciel de la Pologne, de la Finlande, de la Norvège, de la Suède où il rencontre une zone de pluie. (Dans cette affaire, la météo joue un rôle capital : la pluie précipite les particules au sol, contaminant les végétaux et la couche d'humus.)

Puis le nuage survole la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Yougoslavie, l'Autriche, la Suisse, l'Allemagne de l'ouest, l'Italie et le Sud-Est de la France, où il rencontre une nouvelle zone de pluie.

Le dimanche 27 avril, à l'heure même où les habitants de Prypiat étaient évacués, après avoir respiré des poussières radioactives durant 36 heures (leur glande thyroïde a déjà absorbé une forte dose d'iode radioactif), les Suédois constatent une hausse de radioactivité de leur atmosphère, à 1200 kilomètres de Tchernobyl. L'air radioactif a mis 30 heures pour les atteindre. Le nuage a une dimension d'environ 300 km de largeur. Le même jour, les services secrets français informent de la catastrophe notre ministre de la Défense nationale.

Dans le Sud-Est de la Finlande, des milliers d'oiseaux tombent du ciel, irradiés par le nuage. En Norvège, le gouvernement interdit la vente et l'exportation du lait et des fromages de chèvre, ainsi que des fraises et des myrtilles, dont la radioactivité est 10 à 15 fois supérieure à la moyenne habituelle. En Allemagne, dans les villes de Essen, Hambourg, Munich, les autorités recommandent aux populations de se protéger des averses. En Rhénanie, Westphalie et au Bade-Wurtemberg, on demande à la population de ne plus consommer ni lait ni légumes verts. A Berlin-Ouest, les autorités demandent aux femmes enceintes et aux enfants de ne pas sortir des maisons. Comme leurs voisins nordiques, les petits Allemands sont privés de jouer dans les bacs à sable des jardins.

En Pologne, on demande aux agriculteurs de garder les animaux à l'étable et à la population de ne plus consommer de lait. Dans les écoles, les enseignants suppriment les cours de gymnastique et les récréations. On ferme les piscines et les centres de vacances et 18 millions de comprimés d'iode sont distribués, en priorité aux enfants et aux femmes enceintes. Le professeur Jens Scheer déclare : «Il y aura dix mille cancers des poumons de plus».

En Italie, le ministre de la Santé interdit la vente des légumes verts et la consommation de lait frais pour les femmes enceintes et les enfants de moins de dix ans. Aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, en Suisse, des mesures identiques sont prises et 2 millions et demi de vaches hollandaises sont consignées dans les étables. Le 6 mai, la Grèce suspend la production de yaourts et de fromages frais. Le 10 mai, la Commision européenne suspend pour toute la Communauté les importations de viande fraîche et de bovins et porcs sur pied en provenance de l'URSS et de six pays de l'Est.

Et chez nous ?... Jean-Michel Jacquemin nous rappelle :

«Des mesures simples de prévention vont être appliquées dans toute l'Europe. A l'exception de la France, qui ne va donner qu'une seule consigne : Ne rien faire.

La France, en tant que «fille aînée de l'Eglise» est naturellement protégée. Alors que tous les pays européens prennent des précautions sanitaires pour protéger leurs populations, le nouveau gouvernement, qui dirige le pays depuis un mois, ne fait rien. Le pays le plus nucléarisé d'Europe va exiger la légalisation des normes les plus élevées pour la contamination en cas d'accident. (...) Un taux de radioactivité jugé important en Allemagne, en Suède ou en Angleterre pourra être considéré comme négligeable en France.»

Bien entendu, les dirigeants de la France (à l'époque, c'est la première cohabitation: Mitterrand est à l'Elysée, Chirac est à Matignon) sont de parfaits humanistes, démocrates jusqu'à l'os et chrétiens jusqu'à la moëlle. Nul ne saurait imaginer qu'ils ne soient pas pénétrés de sollicitude envers leurs compatriotes et qu'ils n'aient le plus grand souci de la santé de leurs enfants.

Seulement voilà : la France est championne du monde quant à la densité des centrales nucléaires sur son territoire. Elle en tire plus de 75 % de son électricité et compte 56 réacteurs en activité contre 109 aux Etats-Unis, dont la population est pourtant 4 fois plus nombreuse et la superficie 18 fois supérieure.

Cette dépendance nucléaire, installée par les technocrates et leurs valets politiques sans que le peuple souverain ait jamais été consulté, risque fort d'être contestée et discréditée si les Français prennent conscience qu'ils dorment sur le couvercle d'une marmite infernale. Alors il faut leur mentir à tout prix et leur faire croire que Tchernobyl, ça n'a rien à voir avec ce qui se fait chez nous, que c'est «très loin», que ses radiations ne peuvent pas les atteindre et qu'un tel accident ne peut pas se produire au pays béni des Droits de l'Homme où toutes les précautions sont prises pour que rien ne vienne troubler leur quiétude.

Qu'en est-il en réalité ? Jean-Michel Jacquemin relate :

«Mardi 29 avril : Le nuage arrive en France; ce sont les rejets du 2e jour.

Mercredi 30 avril : Le nuage poursuit sa progression. L'extrême Sus-Est, la vallée du Rhône et la Corse sont touchés. Or il pleut abondamment dans ces régions.

Jeudi 1er mai : Tout le pays est pratiquement balayé. Le 1er et le 2 mai, le panache recouvre la France sur une largeur comprise entre 700 et 900 kilomètres. A l'Institut de biogéomarine de Monaco, les professeurs Alain Thomas et Jean-Marie Martin enregistrent sur le toit de l'Ecole Normale Supérieure un taux de césium qui est quatre millions de fois supérieur au taux normal.

A Nice, les mesures réalisées sur la pelouse du parc de Valrose, à la faculté des sciences, dépassent largement les seuils tolérés. Sur le marché, au cours Saleya, les salades et les blettes accusent des niveaux de 2000 à 3000 becquerels au kilog, soit de 4 à 5 fois les normes de 600 Bq/kg. A Vintimille, en Italie, la vente en était interdite, pas à Menton.

A la centrale nucléaire de Saclay, la personne de garde aura la peur de sa vie. : «C'était le 1er mai, à 22 h 30, j'étais dans la salle de contrôle, tout à coup les instruments mesurant les taux de radioactivité dans l'enceinte de l'usine se sont mis au rouge. L'eau de condensation était «chargée à bloc». J'ai cru à une rupture de gaine au niveau du réacteur».

Ce constat est dû à l'arrivée du nuage sur la capitale. Sur tout notre territoire, les systèmes d'alerte des centrales nucléaires EDF se déclenchent, les aiguilles des traceurs sont affolées et ce n'est pas tout. Des employés du centre de recherches nucléaires de Grenoble ont fait tinter le portique de détection, mais en entrant... alors que d'habitude, c'est plutôt en sortant.

Samedi 3 mai : Les vents repoussent le panache qui survole Paris vers l'Europe centrale. Le nuage du sud se concentre sur la Corse et le Sud-Est où les pluies et les orages sont abondants. Le taux de radioactivité mesuré dans les centrales est identique à ceux relevés la veille.

Un communiqué du SCPRI destiné aux médias affirme : «L'accident nucléaire de la centrale de Tchernobyl en URSS n'a pas entraîné d'élévation significative de la radioactivité sur le territoire de notre région. (...) La distribution d'iode stable destiné à bloquer le fonctionnement de la thyroïde n'est ni justifiée ni opportune dans notre pays. Aussi, ni la situation actuelle, ni son évolution ultérieure ne justifient quelque contre-mesure sanitaire que ce soit.»

Rien n'est donc fait pour protéger la santé des Français.

Résultat : Le National Radiological Protection Board, qui est en Grande-Bretagne l'équivalent du SCPRI français, a publié depuis une estimation selon laquelle «En France, dans les zones les plus critiques, à savoir l'Est et le Sud-Est, la dose encaissée par la glande thyroïde des enfants de 1 an aura été une des plus élevées de la Communauté Européenne, du fait précisément qu'aucune contre-mesure n'a été prise».»

Or, ce qu'il faut bien savoir, c'est que notre glande thyroïde qui utilise l'iode ne fait pas de différence entre l'iode stable et l'iode radioactif. Si elle a besoin d'iode, elle absorbe immédiatement celui qui se présente. C'est pourquoi la prise de pastilles d'iode stable destiné à saturer la thyroïde est une mesure préventive qui doit être appliquée dès le début de l'alerte, dans les 6 heures qui précèdent l'exposition. Ensuite, cela ne sert plus à rien. Si l'iode absorbé est radioactif, il sera impossible de l'en déloger, et son rayonnement fera des ravages, causant au fil des années des tumeurs bénignes ou malignes. Et l'auteur précise : «La forte augmentation du nombre des cancers de la thyroïde chez les enfants d'Ukraine et de Bélarus est la plus préoccupante et la principale conséquence de la catastrophe de Tchernobyl. (...) Le nombre des cancers de la thyroïde est 200 fois plus élevé que la moyenne normale occidentale. C'est une véritable explosion chaque année. On note que 98 % des cancers de la thyroïde sont décelés sur des enfants qui avaient moins de 10 ans lors de la catastrophe; près de 65 % d'entre eux étaient âgés de moins de 5 ans.»

La glande thyroïde des enfants est en effet beaucoup plus vulnérable que celle des adultes, et celle des foetus portés par les femmes enceintes l'est plus encore. Ainsi, selon le professeur Sternglass, du département de radiologie de l'Université de Pittsburg : «L'enfant dans le ventre de sa mère est 1000 fois, peut-être 10.000 fois plus sensible à la radioactivité qu'un adulte». Depuis 1986, en Ukraine et en Biélorussie, la natalité a brutalement chuté, car 75 % des femmes se refusent à mettre un enfant au monde, par crainte de malformations dues à la radioactivité du territoire.

En avril 1997, la France a décidé de distribuer des comprimés d'iode stable à la population dans un rayon de 10 kms autour des centrales nucléaires. Pour quiconque a pris conscience des réalités, cette distance de 10 kms est tout bonnement ridicule. C'est sur tout le territoire national que ces comprimés devraient être distribués, car, en cas d'accident grave, les vents peuvent diffuser un nuage de particules radioactives sur des milliers de kilomètres. Il est vrai que des plaquettes de comprimés sont en vente sans ordonnance dans les pharmacies de la France entière, en principe, mais, faute d'information sérieuse, qui en achète ?

Jean-Michel Jacquemin s'est attaché à démontrer que certaines régions françaises, notamment toute la rive gauche du Rhin, le Jura, les Alpes et la Haute-Corse, ont été fortement contaminées par le nuage de Tchernobyl. Les mesures effectuées par le CRII-Rad ont révélé qu'en mai 86, une vingtaine de villes françaises enregistraient une contamination dépassant 10.000 becquerels par m2. Elle atteignait 32.200 becquerels à Strasbourg. Il eut fallu, dans la région strasbourgeoise, interdire de laisser pâturer le bétail et de ramasser le fourrage, s'abstenir de consommer le lait produit dans la région, ne pas laisser les enfants jouer dans l'herbe ou dans les bacs à sable. C'est ce que faisaient les Allemands de l'autre côté du Rhin. Mais les autorités françaises, sous la houlette du sieur Pellerin, ont nié l'utilité de ces précautions. Les travailleurs frontaliers qui franchissaient le Rhin chaque jour étaient fort surpris de voir que nos voisins ne mangeaient plus de salades, alors que chez nous, maintenus dans l'ignorance des risques, nous les dévorions à belles dents.

Mais c'est peut-être en Haute-Corse que les conséquences du secret de l'information ont été les plus redoutables, compte tenu d'un mode de vie particulier. L'auteur nous l'explique :

«L'élevage de brebis et de chèvres est une activité importante des insulaires. Au printemps, en mai et juin, chaque année, la production ovine et caprine bat son plein, car la plupart des cabris et agneaux ont été retirés de leur mère à Pâques et il y a beaucoup d'herbe. (...) Si, pour les autorités parisiennes, la consommation d'un équivalent de 4 litres de lait de chèvre ou de brebis est totalement inconcevable, en Corse, à cette époque de l'année, elle est tout à fait courante, surtout en milieu pastoral. Cela représente un fromage frais ou un broccio (brousse, lait caillé) et un individu a pu ainsi ingérer une radioactivité de l'ordre de 80.000 à 160.000 Bq d'iode 131 par jour dans les régions où le lait a pu en contenir 40.000 par litre.»

Quelle est la limite d'ingestion d'iode 131 fixée par le Traité Euratom? : 100.000 Bq par an. Ce qui signifie qu'elle pouvait être dépassée en une seule journée ! Et le nuage est resté au-dessus de la Corse au moins 3 jours et par temps de pluie. En outre, le Tour de Corse automobile qui eut lieu le 2 mai attirait sur son parcours une grande partie de la population. «Ce jour-là - précise l'auteur -, les enfants n'avaient pas d'école; ils sont restés sous la pluie battante, sous les radioéléments qui se déposaient sur eux et sur le sol.»

Il est vrai que la France, paradis atomique, ne tient pas compte de la vulnérabilité des enfants et ils ont «droit» aux 100.000 Bq annuels des adultes, alors que l'Allemagne et la Grande-Bretagne, tenant compte de l'extrême radiosensibilité des organes en pleine croissance, ont fixé les limites tolérables à 36.000 Bq par an pour les enfants de 10 ans et à 13.000 Bq par an pour les enfants de 1 an.

Aucun gouvernement ne pouvait arrêter aux frontières nationales le nuage de Tchernobyl, ni empêcher la pluie de tomber. En revanche, ce que les autorités françaises devaient et pouvaient faire, c'était avertir la population du terrible danger qui la menaçait. Or, le gouvernement étant informé dès le 27 avril, il était très possible de prendre en temps voulu toutes les mesures préventives. Que fallait-il faire notamment pour la Corse ? Jean-Michel Jacquemin a dressé la liste des mesures aussi simples qu'efficaces qui eussent été nécessaires :

«Il fallait faire distribuer à la population corse, déjà carencée en iode, des gouttes de teinture d'iode diluées dans un demi-litre d'eau, 80 gouttes pour un adulte, soit 100 mg d'iode, 40 gouttes pour les enfants de 18 mois à 12 ans et 20 gouttes pour les nourrissons. Il fallait aussi conseiller de recouvrir les plantations, salades, légumes verts, etc..., retirer le linge étendu dehors, rentrer les animaux, chiens, chats, bétail, de rester chez soi et colmater les bouches d'aération, faire des provisions d'eau potable mise en bouteille depuis plusieurs mois, ne pas couper les foins, et surtout ne pas consommer de lait frais, de légumes verts pendant un mois au moins, éviter les fromages frais ainsi que les viandes et gibiers.»

Mais rien n'a été fait, rien n'a été dit. Pourquoi ? Parce que la mafia du nucléaire craignait par-dessus tout que les Français prennent conscience du terrible et constant danger que représente l'énergie atomique. Le résultat de ce silence : 172 % d'augmentation des pathologies thyroïdiennes en Haute-Corse en 1987 !

Tout au long de la frange orientale de la France, de Strasbourg à Corte, des enfants, des adolescents sont ou seront bientôt atteints de cancers de la thyroïde (ceux-ci peuvent mettre entre 5 et 20 ans à se déclarer après l'irradiation). Beaucoup seront guéris, espérons-le, non sans souffrances, mais certains en mourront. C'est un véritable crime contre l'humanité qui a été sciemment perpétré par les fanatiques français de l'atome à tout prix !

Certes, ils ne sont pas responsables de l'explosion de Tchernobyl, mais ils le sont pleinement de la désinformation infligée aux Français. Et celle-ci n'est pas un «accident», mais un mensonge par omission commis délibérément.

Qui sont les coupables ? Ils sont à coup sûr nombreux : ministres, experts, préfets, fonctionnaires à différents niveaux. Les ministres ont une excuse (faible) : le gouvernement Chirac issu des élections de fin mars 86 venait tout juste d'entrer en fonction. Comme chacun sait, les hommes politiques, d'une ignorance crasse en de nombreux domaines, ont tendance à s'en remettre aux experts en place depuis longtemps. Et un principal responsable se détache du lot : le Professeur Pierre Pellerin, agrégé de médecine, directeur du SCPRI, qu'il avait créé en 1956 dans le cadre de l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale).

Ce spécialiste inamovible, devenu l'autorité incontestable en la matière, avait la haute main sur l'information concernant le nucléaire. C'est cet homme qui recommandait en 1974 de «ne pas développer de façons excessives les mesures de sécurité dans les installations nucléaires afin qu'elles ne provoquent pas une anxiété injustifiée». On ne saurait pousser plus loin la politique de l'autruche, et «la peur d'avoir peur» aboutit fatalement à la témérité.

Obsédé par le désir de tout garder secret, Pellerin n'hésitera pas à rappeler à tous ceux qui dépendent de lui le serment qu'ils ont prêté, en application du décret N° 66-406 du 15 juin 1966 : «Je jure de bien et fidèlement remplir mes fonctions et de ne rien révéler ou utiliser de ce qui sera porté à ma connaissance à l'occasion de mon service».

D'évidence, il y a là une volonté d'intimidation par un détournement éhonté de l'intention du législateur. Destiné à protéger des secrets scientifiques ou industriels, ce serment ne concerne en aucune façon tout ce qui touche à la sécurité des populations en cas de risque majeur, situation dans laquelle le devoir d'informer, d'avertir, d'alerter le public s'impose immédiatement à chacun de ceux qui ont à en connaître.

Je n'ai pu vous donner dans cet article qu'un bref aperçu des conséquences qu'a eues et qu'aura dans l'avenir l'explosion de Tchernobyl et je vous recommande vivement la lecture du livre de Jean-Michel Jacquemin.* Vous comprendrez en le lisant que «l'apocalypse de l'an 2000» a peut-être déjà eu lieu sans que nous en ayons pris toute la mesure.

En tout cas, j'estime que les parents alsaciens, lorrains, jurassiens, savoyards ou corses d'enfants atteints de cancers de la thyroïde pour s'être trouvés exposés dans leur plus jeune âge aux retombées du nuage de Tchernobyl, faute d'avoir été informés du danger et des précautions à prendre, sont fondés à traduire en justice M. Pierre Pellerin. Les associations écologistes ou de défense des consommateurs sont également fondées à engager des procédures contre cet individu. Non par esprit de vengeance, bien sûr, mais pour que les responsabilités soient clairement établies et pour que les technocrates actuellement en fonction sachent ce qui les attend s'ils se livraient eux-mêmes à une rétention d'information aussi criminelle.

Deux ministres bulgares, Grigoe Stoitchkov, ancien vice-Premier ministre, et Lubomir Chindarov, ex-vice-ministre de la Santé, ont été condamnés dans leur pays, en 1991, à des peines de prison ferme pour avoir trompé la population bulgare sur la gravité des conséquences de l'accident de Tchernobyl. Mais il est vrai que la Bulgarie ne revendique pas le titre de «pays des droits de l'homme»...

Pierre LANCE

*(Editions «Sang de la terre», 62 rue Blanche, 75009, Paris.)

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