LA MAFIA DU TABAC

par Jean Vigouroux (N° 139 - novembre-décembre 2000)

 

C'est le Professeur de Santé Publique Gérard Dubois, Expert OMS, Chef du Service d'Evaluation Médicale à l'Hôpital Nord d'Amiens, qui a publié dans un récent numéro de «THS, la revue des addictions» un excellent texte intitulé : «La responsabilité de l'industrie du tabac dans la pandémie tabagique».

Bien que les procès intentés avec succès aux Etats-Unis aux grandes firmes productrices de cigarettes par les familles de personnes décédées du cancer des fumeurs aient attiré l'attention sur les recours possibles envers les distributeurs de la plus banale des drogues légales, il s'en faut de beaucoup que l'opinion publique ait pris la mesure des abus commis dans ce domaine.

Dans le problème du tabagisme, chacun, fumeur ou non, est porté à croire que les fabricants de cigarettes se contentent de mettre sur le marché ce que les clients réclament, que ces derniers sont libres de leurs choix et, en dernier ressort, seuls responsables des conséquences néfastes sur leur santé de la consommation de tabac. Le consommateur se trouve ainsi culpabilisé, car étant amené à croire que, s'il ne parvient pas à cesser de fumer, seule est en cause la faiblesse de sa volonté.

Que sa volonté soit en cause, on ne saurait le nier, encore qu'elle doive être précédée d'une prise de conscience que rien ne facilite. Mais que peut faire la seule volonté contre une intoxication vieille de plusieurs années, voire de dizaines d'années, contractée par émulation et imitation aux jours de l'adolescence, durant cette période cruciale où l'être se cherche et où la personnalité s'édifie par tâtonnements? Le paradoxe de l'adolescent, c'est qu'il tend à rejeter les modèles positifs au moment précis où il en a le plus besoin. Assoiffé d'indépendance et obsédé par le désir impatient de devenir adulte (c'est-à-dire «libre», croit-il), c'est dans le temps de sa plus grande fragilité qu'il prétend sottement «jouer les durs». Et singeant les adultes auxquels il veut s'identifier dans ce qu'ils ont eux-mêmes de plus caricatural, il copie leurs travers et leurs déviances et se précipite dans leurs chaînes en croyant ainsi s'affranchir. Désolant spectacle que celui de ces jeunes rebelles qui construisent de leurs mains leurs futures prisons psychiques, dont bien peu pourront s'évader si leur conscience ne s'éveille pas à temps.

Or, c'est précisément dans cette période de très grande vulnérabilité que l'adolescent est la proie de ces prédateurs en col blanc qui rêvent de le river pour toujours à l'esclavage des «drogues légales». La preuve de cette duplicité a été faite en 1994, lorsque les documents internes des cigarettiers américains ont été rendus publics, grâce à l'action concertée de 530 cabinets d'avocats agissant au nom d'associations et de trente-neuf Etats. C'est ainsi qu'est mis à jour, entre autres, un memo secret de janvier 1975 qui stipule : «Pour assurer la croissance à long terme de Camel filtre, la marque doit accroître sa part du marché des 14-24 ans qui ont de nouvelles valeurs plus libérales et qui représentent l'avenir du business cigarettier». Tout un programme !

Comment s'y prendre pour le réaliser, puisque le tabac est interdit de publicité à la télévision depuis 1970 aux Etats-Unis ? Les cigarretiers contourneront la difficulté en payant des producteurs de cinéma pour que leurs marques apparaissent dans les films les plus prisés des jeunes. Une lettre de Sylvester Stallone datée du 28 avril 1983 est édifiante à cet égard:

«Comme nous en avons discuté, je garantis que j'utiliserai les produits du tabac de Brown et Williamson dans pas moins de cinq de mes films. J'ai bien compris que Brown et Williamson me paiera un droit de 500.000 dollars.»

En revanche, ce que M. Stallone n'avait apparemment pas «bien compris», c'est qu'il favorisait ainsi l'intoxication de ses milliers de jeunes admirateurs. S'en moque-t-il donc ? Peut-être pas. Mais il n'est pas facile d'être en même temps Monsieur Muscle et Monsieur Conscience. C'est une simple question d'irrigation sanguine en zone privilégiée.

En 1975, l'agence de publicité Ted Bates réalisa une étude pour British American Tobacco (BAT), dans laquelle on lit notamment :

«Les fumeurs doivent affronter le fait qu'ils sont illogiques, irrationnels et stupides... Il faut partir du fait que fumer est dangereux pour la santé et tenter de le contourner d'une manière élégante sans le combattre, ce qui serait peine perdue... Présentez (aux jeunes) la cigarette comme une des quelques initiations au monde adulte:

- et présentez la cigarette comme appartenant à la catégorie plaisante des produits activités illicites...

- au mieux que vous puissiez faire légalement, liez la cigarette au vin, à la bière, au sexe, etc..."

Un document de l'United States Tobacco Journal daté de 1950 montre que la stratégie conquérante des cigarettiers ne date pas d'hier. On peut y lire en effet :

«Un marché potentiel massif existe encore chez les femmes et les jeunes adultes... Le recrutement de ces millions de futurs fumeurs constitue l'objectif majeur pour le futur immédiat mais aussi pour le long terme».

Ce texte est particulièrement instructif en ce qu'il désigne clairement les cibles. Il ne donne pas la tactique, mais elle est simple et coule de source : puisque les jeunes veulent égaler les adultes et que les femmes veulent égaler les hommes, il sera aisé d'utiliser ces deux tendances pour les conduire à des «imitations» qui ne seront que des pièges. Les femmes comme les jeunes fumeront «pour faire l'homme».

Le cancer du poumon ravage maintenant les deux sexes à égalité. Serait-ce une nouvelle victoire de la «parité» ? Il est pour le moins paradoxal de constater que le féminisme, qui prétendait «libérer la femme», a surtout réussi à lui faire adopter le pire des esclavages masculins, tandis que les jeunes devenaient dépendants du tabac à force... d'indépendance.

Cependant, les cigarettiers ont fait pire encore qu'une utilisation excessive de la séduction publicitaire. Ils n'ont pas hésité à augmenter délibérément la toxicité de leurs produits afin d'accroître la dépendance des fumeurs. C'est ainsi qu'en ajoutant de l'ammoniaque, ils obtiennent une plus forte proportion de nicotine libre, qui passe dans le flot sanguin plus rapidement que la nicotine liée.

En outre, comme on n'arrête pas le progrès, rien ne pouvait empêcher les cigarettiers d'utiliser les manipulations génétiques pour accroître la concentration en nicotine. Ainsi fut créé en 1983 par DNA Plant Technology pour le compte de British American Tobacco le plant Y1, qui a été exporté, utilisé et cultivé dans de nombreux pays, dont la France. Or, le plant Y1, tout en donnant 20 % de feuilles en moins produit 50 % de nicotine en plus. Et le rapport du Dr Bevan (BAT, 4 mars 1994) précise : «C'est un succès... Avec moins de goudrons, la nicotine de Y1 est absorbée plus rapidement».

Enfin, pour couronner le tout, il est désormais avéré que les industriels de la nicotine ont organisé eux-mêmes la contrebande de cigarettes à destination des pays où la hausse des taxes dissuasives rend le marché noir attractif. L'Etat fédéral canadien a déposé plainte contre R.J. Reynolds et le Conseil canadien des fabricants des produits du tabac pour «avoir élaboré des plans dans le but de frauder, corrompre, tricher et voler.»

Comment d'ailleurs la contrebande pourrait-elle atteindre les énormes volumes de ventes qui sont les siens sans le concours des cigarettiers puisque, par exemple, dans les ventes de BAT au Canada, la fourniture par contrebande représente environ 30 % du total ?

«A la lumière de ces révélations - écrit sans ambages le Pr Dubois -, ce qui sépare l'industrie cigarettière de l'industrie du crime n'a plus guère que l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette.»

Aujourd'hui, les impérialistes du tabac semblent bien avoir gagné la guerre, même s'ils ont, ici ou là, perdu quelques batailles. La masse des personnes dépendantes du tabac est telle sur toute la planète que la lutte contre le tabagisme, quoique devenue relativement efficace, a peu de chances de réussir à renverser la tendance. Certes, il ne faut pas baisser les bras, car le tabagisme a tué 62 millions de personnes au cours du dernier demi-siècle et on estime qu'il en tuera 100 millions durant les vingt prochaines années.

Chaque fumeur doit donc prendre conscience qu'en n'essayant pas de se libérer de la cigarette à tout prix, il ne porte pas seulement une grave atteinte à sa santé ainsi qu'à celle de la Sécurité Sociale, mais il donne en outre aux jeunes générations un exemple déplorable qu'ils seront tentés d'imiter sans en apercevoir les conséquences. Le fumeur ne doit pas pour autant se culpabiliser. Il est lui-même la victime d'une mode imbécile qui s'est implantée parmi les hommes bien avant qu'il ne vienne au monde, mode qui a été relayée par des fabricants sans scrupules qui n'ont reculé devant rien pour faire de lui leur esclave. Mais il doit conquérir sa liberté de haute lutte, pour lui comme pour les générations futures.

Dans ce contexte, on ne peut qu'être scandalisé par l'outrecuidance des «buralistes» qui se sont permis de protester contre la minceur de leurs marges bénéficiaires (après s'être couverts de ridicule en contestant la suppression de la vignette fiscale des automobiles). Or, un «buraliste» n'est rien d'autre qu'un trafiquant de drogue (tout comme d'ailleurs l'Etat français à travers la SEITA). Il n'a donc droit à rien, pas même à notre respect. S'il estime ne pas gagner assez, qu'il change de métier. Mais lui aussi a bien besoin d'une prise de conscience.

Et je laisserai le mot de la fin à Gérard Dubois, dont l'admirable pugnacité est si bien à sa place dans nos colonnes.

«Sur les éléments présentés - écrit-il -, il est évident que les 100 millions de morts dus au tabac pendant le XXe siècle ne sont pas le résultat du choix conscient de consommateurs adultes et responsables (60 à 80 % des fumeurs désirent arrêter), mais qu'ils sont les victimes d'une politique volontaire, agressive et conquérante d'une industrie qui a voulu imposer mondialement ses intérêts financiers, au mépris de la vie humaine et du droit, par la duperie, la tromperie, la fourberie, la duplicité et la corruption.»

Bien que cela soit vrai, n'oublions pas que le premier fumeur a tout de même précédé le premier cigarettier. Ceux qui exploitent les faiblesses humaines sont certes méprisables, mais enfin c'est à chacun d'apprendre à se tenir droit.

Jean VIGOUROUX

(Cet article était déjà rédigé lorsqu'a été diffusée la nouvelle du procès intenté par l'Union Européenne aux cigarettiers américains Philip Morris et J.Reynolds, accusés d'organiser la contrebande en Europe).

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