Extrait de :

EN COMPAGNIE DE NIETZSCHE

 

VOLONTÉ DE PUISSANCE ET LIBERTÉ

 

On a voulu voir dans la volonté de puissance un obstacle à la liberté. Si cela était, il n'y aurait jamais de liberté nulle part, puisque chacun de nous est habité par la volonté de puissance. Certains en ont déduit que la liberté d'autrui n'était respectée que lorsque nous réfrénions notre volonté de puissance. Cette analyse témoigne d'une méconnaissance du vrai caractère de la volonté de puissance et de la confusion qui est faite entre volonté de puissance et volonté de domination.

Lorsque Nietzsche parle de puissance, il emploie le mot die Macht, qui vient de machen, «faire», parent de l'anglais to make. Cette volonté de puissance dont parle Nietzsche est la volonté de création, et le véritable équivalent français de l'allemand die Macht est la capacité. Et c'est en effet en créant que nous exerçons notre puissance et que nous nous sentons l'exercer.

Pourquoi ? Parce que tout ce que nous créons, dans quelque ordre que ce soit, influence le monde qui nous entoure, influence les autres et modifie de quelque manière leur comportement.

Mais alors, dira-t-on, si nous influençons les autres, n'est-ce point là les dominer ? Pour répondre à cette question, examinons comment s'exerce notre volonté d'influence.

D'abord par la création d'objets, objets qui seront examinés par autrui, adoptés ou rejetés par autrui selon ses propres critères et hors de notre contrôle. La liberté de chacun reste ici entière.

En outre, la volonté d'influence s'exerce par le verbe. Je pense, j'imagine, j'exprime, je m'efforce de démontrer, de convaincre, de persuader. Or, ce faisant, j'amène inévitablement autrui à soupeser mes arguments - puisque je le prends à témoin -, à en faire la critique, à réfléchir aux arguments contraires, à faire son choix. Je l'amène à se déterminer, à être juge, à être responsable. Autrement dit, en m'exprimant, j'oblige autrui à faire acte de liberté.

Si mon propos rencontre le succès, s'il est bien accueilli, s'il est adopté, mon influence s'exerce, ma volonté de puissance est satisfaite, je me sens en mesure de recréer le monde.

Mais si mon propos n'est pas reçu, si mon essai d'influence échoue, alors apparaît la grande tentation, celle d'employer la contrainte et de substituer la domination à l'influence.

Autrement dit, c'est précisément lorsque je n'ai pas la valeur, lorsque je n'ai pas la capacité, que je suis porté à y suppléer par la contrainte sur autrui. Ainsi, la domination est toujours un aveu d'impuissance.

Et nous touchons ici à quelque chose que Nietzsche nous montre comme extrêmement dangereux : la volonté de puissance des faibles, laquelle peut s'exercer, selon les moyens immédiatement disponibles et les tempéraments, soit par la force brutale, soit par la ruse insidieuse, mais qui ne s'exerce pas, en tout cas, par la seule création et la seule expression.

Cependant, le fait qu'une influence ne soit pas reçue ne prouve nullement la non-valeur de celui qui tente de l'exercer. Mais c'est qu'alors elle prouve la non-valeur de ceux auxquels il s'adresse, et cela revient au même, en ce sens que la liberté s'y révèle également comme un principe de sélection.

Que la liberté sélectionne les émetteurs ou qu'elle sélectionne les récepteurs, elle sélectionne en tout cas la valeur humaine, et par conséquent elle assure la perfectibilité de la puissance au sein de l'espèce.

Et il faut ici énoncer cette vérité paradoxale : la liberté est créatrice de hiérarchies, la seule créatrice possible de hiérarchies légitimes.

Car la volonté de puissance est exigeante. Elle recherche toujours la plus haute qualité. Celui qui, ayant constaté la non-valeur des hommes qui l'entourent et leur incapacité de le comprendre, veut néanmoins, coûte que coûte, les diriger, celui-là, qu'il soit despote ou qu'il soit démagogue, mais prêt en tout cas à régenter le sort d'une foule de bas étage, celui-là prouve la mauvaise qualité de son ambition, la mauvaise qualité de sa volonté de puissance.

Mais quel doit être alors, demandera-t-on, le rôle politique de ce qu'on nomme l'élite ? Que de vrais hommes d'élite soient les créateurs, nous le savons. Mais il est vrai que la créativité s'exerce sur tous les plans : elle a aussi son rôle à jouer dans la création des institutions publiques. Or donc, l'homme supérieur n'a-t-il pas le droit, ou plutôt le devoir, d'imposer à la masse les structures politiques qu'il est seul capable de créer en qualité ?

Oui, penseront sans hésiter les théoriciens du «despotisme éclairé» (ou ses praticiens discrets et hypocrites), qui voient dans la domination sur les masses le moyen d'amener à la puissance eux-mêmes et la société tout entière. Ceci demande à être examiné.

En premier lieu, qui désigne l'élite ? Elle se désigne elle-même. L'homme s'évalue, et il s'évalue relativement à autrui. (Comme le disait un cardinal : «Modeste lorsque je me juge, fier lorsque je me compare»).

Mais dans cette évalutaion de soi-même et des autres, les carences de l'information et les risques d'erreur sont immenses et permanents, dans un sens ou dans l'autre. Si on ne laisse pas à la vie, c'est-à-dire à la liberté, le soin de sélectionner les mérites, on entre dans le cercle infernal des critères artificiels et des complaisances arbitraires dont le résultat le plus courant est une élite qui n'a d'élite que le nom.

En la circonstance, soyons cependant généreux avec les tenants du droit politique des meilleurs, et admettons qu'à un instant donné de l'Histoire, l'élite soit véritablement l'élite.

Cette élite détient donc la vraie puissance, c'est-à-dire la capacité intellectuelle d'inventer les meilleures structures politiques, celles qui peuvent le mieux satisfaire la volonté de puissance collective. Que fait alors cette élite ?

Seule, elle ne peut rien : il lui faut des adhésions. Elle délivre alors son message, ou, pour parler le langage du jour, elle publie son programme. Et surtout elle montre ses hommes, car les peuples, et ils n'ont pas tort, jugent sur les hommes bien plus que sur les idées.

Elle fait donc appel à la liberté, et ne peut pas faire autrement, quoi qu'elle puisse penser de la liberté en son for intérieur. Notons au passage que tous les dominateurs de l'Histoire, de toutes les tendances, n'ont pu commencer leur carrière que grâce à la liberté, qu'ils ont trahie ensuite. Pas un seul dictateur n'a pu se passer, au départ, d'une certaine proportion d'adhésions spontanées. Car c'est seulement là où les hommes sont libres que peut apparaître le novateur politique.

Notre élite, donc, offre sa conception politique à l'examen de tous. Pour qu'elle puisse le faire, il faut que la liberté existe, et si elle n'existe pas, il faut qu'elle la crée, il faut qu'elle entre en lutte contre les dominations existantes, s'il y en a.

Son message une fois délivré, que se passe-t-il ?

Eh bien, de trois choses l'une :

Première hypothèse : cette élite est une fausse élite, c'est-à-dire qu'elle s'est trompée dans l'évaluation d'elle-même. Sa conception est sans valeur et pour cette raison elle n'est pas reçue. La domination serait illégitime.

Deuxième hypothèse : cette élite a une grande valeur, la conception proposée est excellente et la masse à qui elle est offerte a elle-même une valeur relative suffisante pour en saisir la portée. Il y a alors adhésion spontanée de la masse et cette adhésion peut durer autant que l'élite reste une élite. La domination serait inutile.

Troisième hypothèse : toujours élite véritable et conception excellente, mais la masse a perdu la capacité de l'apprécier. La masse est trop arriérée ou trop fourvoyée pour comprendre et adopter le message de l'élite. Autrement dit, il n'y a plus de points de contact entre l'élite et la masse, il y a trop de distance entre l'une et l'autre: elles n'appartiennent plus réellement à la même espèce d'hommes. La domination serait alors absurde et sans objet social.

La volonté de puissance de l'élite la pousse à créer une société humaine harmonieuse de la plus haute qualité possible. Or, il n'y a pas de qualité, il n'y a pas d'harmonie, il n'y a pas de puissance là où il n'y a pas d'homogénéité. Si les partisans du despotisme éclairé s'occupent d'organiser la société des singes, quelles merveilles de civilisation en tireront-ils ?

La hiérarchisation naturelle des valeurs humaines à l'intérieur d'un groupe donné ne doit pas être distendue jusqu'au point où il n'y ait plus de contact possible entre le premier et le dernier, jusqu'au point où il ne peut plus y avoir d'échange, de communication, de compréhension. Car il n'y a plus alors de création commune possible. La différenciation des valeurs n'est productive que lorsqu'elle ne va pas jusqu'à la différenciation des types, car en ce cas nous avons l'étoffe de deux sociétés parallèles étrangères l'une à l'autre et non pas d'une seule.

Si, au contraire, cette élite écoute la volonté de puissance créatrice, alors, à l'exemple de Zarathoustra, elle se retirera «dans la montagne» pour y parachever un nouveau type d'homme, pour y jeter les bases mutantes d'une nouvelle espèce, pour y engendrer la surhumanité. Mais elle ne tentera pas, pour les seules jouissances dérisoires du «pouvoir politique», de lier son sort à de prétendus «semblables» fourvoyés dans une impasse de l'évolution biologique.

Cette troisième hypothèse, la plus dramatique sans doute, mais peut-être la plus riche d'espérance, la plus prometteuse d'une aurore nouvelle, nous voyons parfois que le monde actuel semble la réaliser. On se demande même si nous ne sommes pas déjà parvenus à ce carrefour décisif à partir duquel les meilleurs, perdus au sein des foules robotisées, vont devoir se retirer à l'écart. Et l'on pense au mot de Nietzsche : «Rapprochez-vous de vos pairs, éloignez-vous des autres».

Mais en fait, nous n'avons pas d'informations suffisamment précises pour pouvoir en décider. Il est bien difficile de porter un jugement sur une masse dans laquelle on baigne, qui nous presse de tous côtés. Il nous faudrait plus de recul. Chacun verra son jugement influencé par les conditions de sa propre existence, par ses penchants personnels au pessimisme ou à l'optimisme, par les caractéristiques de sa propre sensibilité. En outre, il y a masse et masse. Certains jugeront la masse humaine planétaire, d'autres la masse européenne, d'autres seulement celle du peuple auquel ils appartiennent. Un doute subsistera toujours. Et malgré l'aspect généralement décevant des foules modernes, on peut voir ici ou là des réactions populaires qui traduisent encore la santé, l'énergie, la puissance.

Il faut donc bien s'en tenir au processus sélectif, et ne pas porter un jugement sans appel tant qu'on n'a pas épuisé tous les moyens de faire jaillir l'étincelle. L'élite, ou qui se croit telle, doit aujourd'hui créer un projet de civilisation ascendante, le proposer aux masses et recueillir, s'il se peut, leur libre adhésion. Si elle ne la recueille pas, elle en tirera les conséquences dont je viens de parler, mais elle ne doit pas préjuger de la valeur relative de ces masses tant que celles-ci n'ont pas eu la possibilité de l'entendre et la liberté de choisir.

Ce n'est pas pour autant de l'égalitarisme, car l'égalitarisme, en tant que dogmatique, nie la supériorité et nie la hiérarchie, que les masses, lorsqu'elles ne sont pas égarées, reconnaissent pourtant volontiers. Notons aussi que le despotisme, en niant la liberté, détruit du même coup le facteur sélectif qui engendre et rajeunit sans cesse les hiérarchies légitimes. Egalitarisme et despotisme corrompent également l'ordre naturel et la volonté de puissance. Cette dernière veut en effet que la puissance recherche l'adhésion spontanée de la puissance qui lui est inférieure, et adhère à son tour spontanément à la puissance qui lui est supérieure, afin que soit portée à son efficacité optimale la puissance collective et sociale.

La volonté de puissance cherche la valeur. Mais la valeur ne peut se montrer que dans la liberté, à moins qu'elle se montre dans la révolte. Et certes, il faut bien admettre que la conséquence la plus positive du despotisme - mais conséquence involontaire - est de faire paraître au grand jour la valeur de ceux qui le combattent.

Mais alors voyez la tragédie dans laquelle s'est enfermé le tyran, à supposer qu'il ait sincèrement voulu élever le groupe humain. Il a provoqué un phénomène de rejet qui dresse contre lui ceux-là même dont sa construction politique aurait eu besoin. Car tel est le lot du despotisme : il divise la puissance.

A l'instant même où une élite, fut-elle authentique, instaure sa domination, elle se coupe à elle-même les sources du renouvellement, en rejetant dans l'esclavage ceux qui méritaient de la rejoindre et qui étaient sur le point de le faire. Dès que paraît la domination, les esprits libres, les créateurs, qui étaient encore inconnus et dispersés dans la foule, sont rejetés dans la masse réduite en servitude et deviennent alors immédiatement les catalyseurs de la révolte.

On entend dire parfois : «Si ces hommes valaient quelque chose, ils se révolteraient». C'est vrai. En se révoltant, ils prouveraient en effet leur valeur, laquelle serait détruite aussitôt que constatée. A moins qu'ils triomphent et détruisent à leur tour les anciens maîtres, qui n'étaient peut-être pas sans valeur. Le résultat, c'est beaucoup de morts de grande valeur, car d'un côté comme de l'autre ce sont les lâches qui survivent. Le progrès de l'homme et la volonté de puissance de l'espèce n'y trouvent certainement pas leur compte. Et chacun sait que toutes les tentatives d'hégémonie en Europe n'ont abouti qu'à dresser des hommes de valeur les uns contre les autres au détriment de la puissance européenne, par conséquent au détriment de la puissance de chaque Européen, qu'il soit d'élite ou pas.

Le despotisme bien intentionné cherchait des hommes de valeur ? Il les trouve, mais il les trouve en ennemis, et le voilà contraint de les tuer lorsqu'il peut s'en saisir. Ainsi, la domination, qui prétendait élever la puissance de la société humaine, est conduite à la décapiter sans cesse, à écrémer le peuple sans pitié jusqu'à ce qu'il soit totalement réduit à l'état de troupeau servile. Croit-elle pouvoir ensuite, avec cette masse stupide, créer de la civilisation ? Lorsque le dominateur n'est pas un simple jouisseur, il est un utopiste. Si un peuple ne vaut rien, on n'en tire rien, de quelque manière qu'on s'y prenne. Et s'il vaut quelque chose, c'est dans la liberté qu'il peut montrer sa valeur.

Et dans cette liberté il peut aussi montrer sa non-valeur, puis s'effondrer et disparaître à la suite de ses propres erreurs, ce qui est excellent pour l'assainissement général, donc pour la puissance planétaire.

Nietzsche nous le rappelle : «Il naît beaucoup trop d'hommes qui sont superflus». L'erreur du despotisme, qu'il soit de droite ou de gauche, c'est de vouloir sauver les médiocres malgré eux et de compromettre ainsi la valeur et la puissance de l'homme. Il faut s'en tenir à ceci : Liberté égale Sélection égale Puissance !

Les peuples cherchent leurs élites, car ils en ont besoin. Leur volonté d'influence et de création demandent que des hommes supérieurs les conduisent vers la puissance. Et de leur côté les élites cherchent des peuples qui soient dignes d'elles. Le public cherche le meilleur créateur et le créateur cherche le meilleur public, car toute puissance se nourrit des puissances qui lui font écho. La domination est un obstacle à la conjonction harmonieuse des volontés de puissance complémentaires.

Nietzsche ne s'est pas contenté de parler de la volonté de puissance. Il a montré ce qu'elle était par son propre comportement. Il s'est interdit toute action politique directe, qu'elle soit à base de séduction ou à base de domination. Il a voulu n'être qu'un penseur, un messager, un créateur. Il a voulu influencer le monde, et fortement, fut-ce à titre posthume, mais seulement par la valeur de son message et la valeur de ceux qui le recevraient.

Ainsi donc, lorsque nous voyons quelque part des libertés corrompues ou détruites, n'accusons pas la volonté de puissance, mais seulement la qualité inférieure des hommes qui prétendent jouer aux puissants et aux influents et n'en ont pas les mérites, car ils ne sont pas des créateurs.

Prenons-y garde : si, pour nous garantir des excès auxquels se livrent des hommes décadents, nous nous attaquions à la volonté de puissance elle-même, nous n'aboutirions qu'à rendre tous les hommes décadents et nous ouvririons la voie de tous les pouvoirs sociaux aux plus décadents de ces décadents.

C'est malheureusement ce à quoi s'est essayé l'Occident depuis un certain nombre de siècles, et c'est cette erreur terrible que Nietzsche a dénoncée, car il a clairement vu qu'elle empoisonnait la vie à sa source même et réduisait à néant toute espérance de progrès humain véritable. Car l'homme - comme d'ailleurs tout être vivant depuis l'aurore du monde - ne peut grandir, s'élever, se parfaire que s'il veut être puissant, influent, créateur. Et si, par le moyen d'une morale pernicieuse, on le persuade qu'il ne doit pas le vouloir, qu'il doit ligoter son orgueil, que fera-t-il ? Il se paiera de mots et nous paiera de même. Seul son intellect fera parfois l'effort de renoncer, mais son instinct, son organisme ne le pourront pas, car la tension de la volonté de puissance est un phénomène vital.

Ainsi on obtiendra seulement de ces êtres disharmoniques dont les actes et les pensées ne sont plus frappés du même métal, de ces êtres qui ne sauront plus créer ni enthousiasmer les autres hommes, mais dont les instincts dévoyés guetteront d'autant plus anxieusement toutes les dominations compensatoires possibles.

Répétons-le, la volonté de puissance est partout, en chacun de nous. Rien ne peut la détruire, à moins de détruire la vie. La condamner serait illusoire et absurde. C'est avec elle au contraire qu'il faut lutter pour une meilleure qualités des hommes, afin que chacun, à son échelon, dans son domaine, fut-il le plus simple, acquiert la capacité créative qui seule est la vraie puissance et la vraie liberté.

Il est bien rare, dans la société d'aujourd'hui, que l'on accouple les mots «sélection» et «liberté». Cela vient, je crois, d'une erreur de sémantique. Ce qu'on appelle aujourd'hui «sélection», qu'il s'agisse d'objets manufacturés, de notables décorés ou d'étudiants diplômés, est en réalité un triage, effectué selon des critères de valeur et d'utilité immédiates arbitrairement définis par une société donnée. Cela n'a rien à voir avec la sélection de la vie, qui ne se soucie pas d'utilité immédiate, mais seulement de qualité objective et intemporelle.

Le Parthénon, ça ne sert à rien. Le plafond de la Chapelle Sixtine, ça ne sert à rien. Une symphonie de Beethoven, ça ne sert à rien. Et après tout, une fusée sur la Lune, ça ne sert à rien non plus. Mais c'est tout cela, et cela seulement, qui témoigne de la puissance de l'homme.

Et qui ne voit que les créateurs de ces oeuvres, tout en affirmant leur puissance, ô combien, nous ont donné de la puissance à tous, ont enrichi notre liberté à tous. Mais seulement dans la mesure où nous étions nous-mêmes capables d'apprécier la grandeur. La brute n'en tire rien. Et c'est tant mieux. Le destin aveugle ceux qu'il veut perdre. On n'ouvre pas les yeux de force.

Car, encore une fois, la vraie puissance ne s'impose pas, elle s'expose au contraire à tous les regards, à tous les jugements, à tous les défis. Et lorsque Nietzsche donne à l'un de ses ouvrages ce merveilleux sous-titre : «livre pour tous et pour personne», c'est bien ce qu'il veut dire. Il ne sélectionne pas a priori son lecteur, il ne le désigne pas dans telle ou telle catégorie d'une soi-disant élite, et quoiqu'il sache fort bien la rareté de ceux qui sont prêts à le recevoir, il convie tous les hommes au pied du mur, il les convie à s'auto-sélectionner en mesurant leur esprit avec le sien.

Nietzsche, certes, n'écrit pas pour n'importe qui. Il écrit pour les meilleurs, mais ces meilleurs, c'est la liberté seule qui peut les révéler. Qui ou quoi d'autre pourrait le faire ? Comme tous les grands créateurs, Nietzsche veut la puissance sur les esprits, la seule qui importe. Et là où il y a contrainte, il n'y a pas puissance sur les esprits. Le dominateur maîtrise les corps, il ne maîtrise pas les âmes. Sa puissance est aussi spectaculaire qu'elle est dérisoire. Mais c'est cela peut-être que cherche le dominateur : le spectacle, l'apparence, la vanité, l'illusion de la puissance et non la puissance authentique. L'ambition du dominateur est mesquine : il préfère la soumission du grand nombre à l'enthousiasme des rarissimes.

Tout cela dit, quelques ultimes questions se posent :

Quand bien même nous serions pénétrés de ces vérités, ne serions-nous pas désarmés devant les problèmes sociaux et politiques de notre temps ? A quoi nous sert d'être remontés aux causes premières des motivations humaines ? A quoi nous sert d'avoir distingué entre volonté d'influence et volonté de domination ? Ne sommes-nous pas enfermés dans le cercle vicieux des ultimes conséquences historiques ? Les partisans de la puissance n'ont-ils pas trop longtemps servi la domination en se trompant sur la nature de la vraie force ? Les partisans de la liberté n'ont-ils pas calomnié la puissance et ne l'ont-ils pas entravée parce qu'ils l'ont prise par erreur pour la source de la domination ? Et se peut-il que chacun des deux camps renonce à ne voir que l'erreur de l'autre ? Et se peut-il qu'ensemble ils comprennent enfin que volonté de puissance et liberté, loin d'être antagoniques, se complètent, se suscitent et s'exigent mutuellement, qu'elles sont nécessaires l'une à l'autre comme le mâle et la femelle et qu'un grand avenir de l'homme ne peut être engendré que par leur conjonction ?

Je ne sais pas si cela se peut. Mais je sais qu'il le faut, sous peine de mort pour notre civilisation, et peut-être pour l'espèce.

Car nous sommes parvenus à un point critique.

Tout en faisant mine de condamner la volonté de puissance, l'humanité accumule des pouvoirs fantastiques, et tout en flattant la liberté avec des mots, elle parachève la domination écrasante et multiforme des bureaux anonymes. La puissance échappe à ses créateurs et la liberté échappe à tout le monde. Nous n'irons pas loin de la sorte. Car toute force qui ne crée pas de liberté se retourne contre elle-même.

Comment briser ce cercle vicieux ?

D'abord en donnant à la pensée de Nietzsche toute l'influence qu'elle doit avoir, non pas seulement dans les salons et les amphithéâtres, mais dans la société vivante tout entière, et non sans retirer fermement à toute espèce d'apprenti dominateur le droit de se réclamer d'un homme qui a écrit : «Mieux vaut mourir que craindre, et mieux vaut deux fois mourir que se faire craindre».

Ensuite en redonnant ses lettres de noblesse à la volonté de puissance, en montrant qu'elle est la source de toute création, de toute ascension, de tout progrès et que ceux qui la calomnient sont tous des ennemis de l'homme.

Enfin en pénétrant notre esprit, et celui des autres tout autour de nous, de ce que l'avenir des hommes dépend de cette triade dont l'enchaînement logique enfante toute évolution positive : LIBERTÉ - SÉLECTION - PUISSANCE.

Pierre Lance (1970)

 

EXTRAIT DU LIVRE DE PIERRE LANCE

" LE FILS DE ZARATHOUSTRA "

(Editions Véga, groupe Trédaniel, 2006)

 

(Les phrases en italique sont extraites du livre de Friedrich Nietzsche " Ainsi parlait Zarathoustra ", traduction de Maurice Betz, Editions Gallimard, 1947, reproduites avec l'aimable autorisation des Editions Gallimard.)

 

DE LA PROPRIÉTÉ DE SOI-MÊME

Hélèna et son fils inhumèrent le corps de Zarathoustra entièrement nu dans la terre du sous-bois, afin que les êtres minuscules qui peuplaient le sol de la forêt puissent se repaître de lui, et afin que les êtres minuscules qui le composaient lui-même puissent reprendre leur liberté et s'associer à d'autres en de nouvelles constitutions.

Car Pramantha croyait à l'éternité de la vie, à son inextinguible pérennité à travers les multiples mutations et transmutations, qui ne laissaient à la mort que les moments infimes séparant les derniers soupirs des premiers vagissements.

Zarathoustra avait choisi l'heure de sa fin et le lieu de sa décomposition, affirmant sa liberté suprême par la totale propriété de lui-même. N'avait-il pas dit autrefois :

"Il est beaucoup d'hommes qui meurent trop tard et quelques-uns meurent trop tôt. La doctrine qui dit : "Meurs à temps!" semble encore étrange.

Meurs à temps : voilà ce qu'enseigne Zarathoustra."

Aussi Pramantha décida-t-il, en hommage à la mémoire de son père, de faire de la propriété de soi le sujet de son premier discours en solitaire.

Il descendit à la ville et parla ainsi au peuple qui s'était assemblé, car la nouvelle s'était répandue de la mort du sage de la montagne, et beaucoup voulurent entendre le discours de Zarathoustra-le-Jeune.

- J'entends beaucoup d'entre vous parler de liberté, leur dit-il. Mais je crains que bien rares soient ceux qui savent où elle commence, et plus rares encore ceux qui savent où elle finit.

La liberté, ô mes frères, commence avec la complète possession de soi-même, avec l'appropriation clairement affirmée de notre corps et de notre esprit.

Quelles sont donc les plus lourdes chaînes de l'homme ? Celles qui sont à l'intérieur de sa tête, rivetées dans son crâne par les sermonneurs des siècles passés ou les moralistes du temps présent et qui lui font dire Je dois !, chaque matin lorsqu'il se lève.

Mais l'esprit du lion dit "Je veux."

Tels sont les mots que mon père Zarathoustra opposait au "Tu dois !". Car l'esprit du lion, l'esprit de fierté et d'indépendance ne peut dire "Je dois !" que s'il a d'abord dit "Je veux !". C'est alors sa propre volonté qui lui dit "Tu dois !". Ainsi ses devoirs lui sont fixés par lui-même et pour ses propres buts.

Combien se sont crus libres parce qu'ils ne disaient plus "Je dois !" Mais n'ayant pas su dire auparavant "Je veux!", ils n'étaient pas libres; ils étaient seulement détachés, comme des barques ayant rompu leurs amarres et s'abandonnant au courant du fleuve.

Mais l'homme libre n'est pas détaché : il s'est amarré lui-même à son but. Il sait pour quoi faire il exige d'être libre. Et loin de s'abandonner au fil du courant, il vogue à contre-courant, afin de remonter à la source du fleuve et creuser pour le fleuve une vallée nouvelle.

Trouvez un "Je veux !", mes frères, un "Je veux !" qui n'obéisse à personne, qui ne dépende de personne, qui ne soit au service de personne. Alors seulement vous commencerez d'être libres et vous pourrez dire "Je dois !"

Certains croient que la liberté n'a pour ennemis que les tyrans. Mais la liberté a des ennemis bien plus dangereux, ceux qui se disent ses amis n'étant pas toujours des moindres. Il n'est d'ailleurs pire ennemi qu'un ennemi invisible. Le tyran est démasqué, donc résistible. Mais est-il ennemi de la liberté plus sournois que le démagogue, qui dit aux hommes : "Vous êtes libres !" et qui forge en secret les chaînes de chacun ?

Connaissez-vous la plus grande prison qui soit au pays des libres citoyens ? C'est celle que le démagogue nomme "le bonheur de tous". C'est une prison toute pimpante et fleurie dans laquelle on entre sans méfiance. Qui ne souhaiterait le bonheur de tous ?

Mais lorsqu'on y est entré, on s'aperçoit trop tard que le bonheur de tous n'est celui de personne. Car le seul bonheur possible est celui de chacun. Et c'est la liberté qui l'enfante.

Le démagogue s'adresse à l'homme du peuple et lui dit : "Donne-moi une part de ta liberté, et avec elle je vais édifier le bonheur de tous." Mais lorsque chacun a perdu une part de sa liberté, tous ont perdu la source du bonheur.

Le démagogue dit à l'homme du peuple : "La propriété est l'ennemie de la liberté. Aide-moi à restreindre la propriété, et tu auras davantage de liberté."

L'homme du peuple, qui possède peu de choses, se laisse aisément convaincre que la propriété ne le concerne guère. Il ne voit pas que moins il possède, et plus sa propriété est fragile et vulnérable, plus elle est essentielle.

La propriété et la liberté sont comme les doigts de la main. Qui blesse l'une affaiblit l'autre. La liberté de chacun est presque entièrement contenue dans ce qu'il possède. C'est pourquoi le riche est plus libre que le pauvre.

Si l'on prend au riche, il lui reste assez. Si l'on prend au pauvre, il ne lui reste rien. C'est pourquoi le principe de propriété est plus précieux au pauvre qu'il ne l'est au riche. Mais le démagogue affirme le contraire, parce qu'il veut la domination sur tous.

La propriété se constitue d'abord par l'entière disposition de soi-même, puis par tout ce qu'il est possible d'acquérir par ses mérites et ses capacités, par le fruit de son travail, de ses créations, de ses risques et de ses découvertes. Quiconque empiète sur cela attaque la liberté à sa racine.

Celui qui travaille et crée des richesses acquiert par l'échange et le commerce de nouvelles libertés. Il en apporte aussi à autrui. C'est ainsi que la liberté de chacun construit le bonheur de tous.

L'homme libre n'est cependant pas seul. Il constitue avec ses semblables une société. Ce qu'il ne peut faire seul, il demande à la société de le faire pour lui et pour d'autres. Il lui donne pour cela une part de ce qu'il possède. Mais il lui donne volontairement et librement en échange de certains services.

Si la société lui impose des services qu'il ne demande pas, ce n'est plus un échange, c'est une spoliation. Et si la société lui vole une part de ce qu'il possède en voulant réaliser le bonheur de tous, elle détruit immanquablement le bonheur de chacun.

On appelle Etat le "grand serviteur" qui prétend représenter toute la société. Mais ce grand serviteur est le premier à se servir. Avez-vous oublié ce que disait mon père ? :

"L'Etat, c'est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement, et voici le mensonge qui s'échappe de sa bouche : "Moi, l'Etat, je suis le Peuple."

Mais l'Etat ne peut pas être le Peuple. Car le Peuple est tout entier dans la liberté de chacun de ses membres, quel qu'il soit. L'Etat ne peut être constitué que d'une petite poignée des membres de la société, dont le seul devoir est de préserver, d'élargir et de fortifier la liberté et la propriété de tous les autres, de chacun des autres. Le fait-il, ô mes frères?

Non, il ne le fait pas. Il cherche à s'approprier les citoyens. Il veut décider à leur place ce qui est bon pour eux. Mais nul ne sait ce qui est bon pour moi. Et qui veut décider ce qui est bon pour moi m'enlève aussitôt la seule chose qui est assurément bonne pour moi : ma liberté.

La liberté a besoin de la sécurité. Mais la sécurité est dangereuse pour la liberté. Ceci, mes frères, est un bien grand dilemme.

La sécurité est une chienne de garde qui n'a que trop tendance à mordre son maître. Il faut donc qu'elle soit muselée et ne sorte point de son enclos.

Un des apanages de la liberté est de choisir la part de sécurité qui lui convient, ni plus, ni moins. Qui m'impose une sécurité que je n'ai pas choisie devient un agresseur dont je dois me défendre.

Voici, mes frères, l'une des preuves les plus éclatantes de la félonie de l'Etat. Les sécurités que je souhaite, et pour lesquelles je le paie, il rechigne à me les fournir. Mais celles que je ne lui demande pas, il me les impose et me contraint à les payer.

Et c'est là, sachez-le bien, que finit la liberté. Lorsque l'Etat s'est arrogé le droit de définir à son gré et à votre place les agents et les contours de votre sécurité, il vous a enfermés dans un pré à vaches, dans un parc à huîtres. Dès lors, vous n'êtes plus des hommes libres, mais des animaux domestiques.

Beaucoup de tribuns se targuent de vouloir rendre les hommes heureux. Et peut-être sont-ils pour la plupart sincères. Certains disent même qu'ils voudraient voir leurs semblables plus forts, plus entreprenants et plus fiers. Ils se prennent la tête à deux mains et inventent mille formules qui n'aboutissent à rien de bon.

Pourquoi n'aboutissent-elles à rien de bon ? Parce que toutes ces formules ont un point commun: elles ont besoin d'argent. Alors les tribuns, qui se veulent "gérants de la société", vous prennent un peu plus d'argent. C'est-à-dire qu'ils réduisent encore votre propriété, ce qui revient à diminuer votre liberté.

Or, croyez-le, mes frères, la liberté suffit à tout. Que chacun ait la liberté d'assumer son destin à sa guise, dans le respect de celle d'autrui, et tout le reste nous sera donné de surcroît.

C'est la liberté de l'animal qui, seule, a créé l'homme. C'est la liberté de l'homme qui, seule, peut créer le surhomme et ouvrir toutes grandes les portes du futur.

Ainsi parlait Zarathoustra-le-Jeune.

 

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