Extrait de :

CHARLES DE GAULLE, ce chrétien nietzschéen (épuisé)

DES TITRES ET DES MEDAILLES

Charles de Gaulle n'épinglera jamais la moindre croix sur son uniforme. Aucune décoration ne viendra souiller cette grandeur simple et nue. Ah ! le bel exemple ! Un exemple ? Vous vous trompez. Voyez le Général redonner tout son lustre à la Légion d'honneur. On augmentera les pensions, on fera la croix plus rare pour la faire ainsi plus enviée. A distribuer trop de «bons points» on en diminue l'attrait. Il faudrait que la Croix soit vraiment le lot des plus valeureux.

Ignore-t-on que les Valeureux se moquent éperdument de la Légion d'honneur ? Que leur honneur particulier s'accommode mal, précisément, du mot légion ? Que leur offrir la Croix, c'est un peu les giffler? Parce qu'ils ont du tact, ils la prendront peut-être et la jetteront vite à l'oubli d'un tiroir. Si la fatuité se porte à la boutonnière, l'orgueil, quant à lui, se porte dans les yeux.

Eh bien, pourra-t-on dire, si les meilleurs n'en ont cure, l'affaire, du coup, n'est pas si grave.

Si, l'affaire est grave. Car il en est de courageux qui ne seront point clairvoyants. On ne saurait penser à tout ni voir toujours plus loin quand on a fort à faire. Il s'en trouvera parmi les meilleurs qui tomberont dans le piège. Parce qu'ils seront purs et fidèles, sans y voir malice ils prendront le ruban, le fixeront à leur fierté, comme une sangsue. Alors c'en sera fait; ils mettront le pied sur la pente. Approuvés d'en haut, admirés d'en bas, candides et béats, ils glisseront lentement au gouffre des vanités, se feront sirupeux, cauteleux, visiteurs et guetteront d'autres crachats, aux bons endroits d'où cela tombe. Occupés à être «utiles», ils oublieront d'être meilleurs. Soucieux d'être agréés, ils négligeront d'être fermes. Désireux de complaire, ils n'auront garde de s'élever.

Je sais peu d'exemples d'hommes décorés qui n'ont cherché tout aussitôt à l'être plus encore. On sait bien qu'en tout homme il y a de l'enfant. Faut-il en vouloir à l'enfant de croire aux mensonges des grandes personnes ? Et qui faut-il blâmer le plus ? Celui qui guette la Croix sans flairer le danger ou celui qui la donne en faisant le calcul ? On perd toujours son âme par petits morceaux. Je ne crois pas au diable mais je sais que Napoléon a vécu. En créant la Légion d'honneur, ce mangeur d'hommes savait ce qu'il faisait. Il est temps que les purs se mettent, à leur tour, à savoir ce qu'ils font.

Mais de Gaulle se préoccupera aussi de redorer le blason de l'Académie française. Voilà bien un cénacle qui prenait la poussière. La culture, la tradition, la bienséance y avaient table ouverte. On y rencontrait parfois le talent, mais le génie s'y faisait rare et la puissance plus encore. On y entérinait, non sans réticences, des mots qui se faisaient ailleurs. On y tressait quelques lauriers, mais les gens de bien ne s'empressaient point à venir les ceindre. Bref, l'immortalité s'y faisait éphémère. Il faut dire que cette déesse-là préfère la solitude et quarante barbes, c'est trop pour une beauté. De la sorte, les puissants esprits fuyaient l'Académie. Comme elle-même, par nature, n'en voulait point, chacun y trouvait son content. Il fallait laisser cette respectable dame à sa vétusté. Elle fut tout doucettement morte de vieillesse et les lettres françaises n'y eussent rien perdu. Chacun des survivants de la Coupole se fut soucié de son immortalité en toute indépendance. Les incapables eussent rejoint l'oubli, c'est justice. Quant aux autres, ils n'eussent, isolément, que brillé davantage.

Donc, l'Académie, fondée jadis par Richelieu - grand faiseur de systèmes et de divines hiérarchies -, n'a de nos jours aucune raison d'être, si ce n'est la tradition. Mais la tradition n'est pas la raison. Elle va souvent même à l'encontre. Toutefois, si l'on en croit les Mémoires de Guerre, De Gaulle pense que l'Académie assure «l'incomparable représentation de la pensée, de la langue, de la littérature françaises». Or, il me semble que l'Académie ne peut rien représenter que ne représentent déjà séparément ceux qui la composent et qu'il serait, de surcroît, bien facile de démontrer que la pensée française tire sa plus grande gloire d'oeuvres dont les auteurs n'ont jamais mis le pied à l'Académie.

Cependant, en 1946, De Gaulle suggérera à Georges Duhamel, Secrétaire perpétuel de la compagnie :

«... Je pense qu'elle aurait avantage à mettre à profit les circonstances extraordinaires dans lesquelles nous nous trouvons pour repartir sur de nouvelles bases. Puisque beaucoup de ses fauteuils sont vacants, pourquoi l'Académie, usant d'une procédure exceptionnelle ne suspendrait-elle pas, pour un jour, la règle de la candidature? Pourquoi n'appellerait-elle pas spontanément à siéger dans son sein quelques écrivains éminents dont elle sait qu'ils en sont dignes et qui se montrèrent, dans l'épreuve, les champions de la liberté de l'esprit et ceux de la France? Son prestige, sa popularité, y gagneraient, j'en suis sûr.»

Voilà qui suggère quelques réflexions. Charles de Gaulle sait parfaitement que les fiers penseurs, les «guerriers» de la littérature, n'ont que faire de poser leur candidature à cette immortalité de pacotille, mais il eut vu d'assez bon oeil que l'Académie s'appropriât «spontanément» leur gloire et incorporât d'office en son collectif ces farouches individus. Or, où l'affaire prend tout son sel, c'est que Georges Duhamel venait, quelques instants plus tôt, de proposer à De Gaulle lui-même d'entrer à l'Académie. Quelle fut sa réaction ? Laissons-lui la parole:

«Avec beaucoup de considération, j'écartai cette perspective. «Le Chef de l'Etat, répondis-je à Georges Duhamel, est protecteur de l'Académie. Comment en deviendrait-il membre ?»

Rien à reprendre à cette logique. Ici tout était dit et la chose enterrée, mais le Général continua :

«Et puis, De Gaulle, vous le savez bien, ne saurait appartenir à aucune catégorie, ni recevoir aucune distinction.»

Nous voilà bien d'accord. De Gaulle n'a rien à faire dans une «catégorie». Nietzsche, bien sûr, pas davantage. Ni Montherlant, à vrai dire. Ni moi non plus, ne vous déplaise, ni aucun homme digne de ce nom, fut-il menuisier de village. Mais alors, à quoi serviront les «catégories» ?

Rapprochons-nous encore de la question. Que veut dire exactement De Gaulle ? Veut-il dire : «Moi, l'individu Charles de Gaulle, jaloux de mon indépendance et de ma solitude, décoré par ma seule conscience, ne saurait appartenir à aucune catégorie ni recevoir aucune distinction, mais ce qui vaut pour moi ne vaut pas pour les autres, qu'il convient de recruter sans cesse et décorer selon» ?

Ou veut-il dire plutôt : «De Gaulle, esprit d'une nation, incarnation d'un idéal, flamme d'une résistance, catalyseur d'espoirs, recours immatériel et insaisissable entité, n'est plus exactement un homme, ne s'appartient plus tout à fait et, conséquemment, ne saurait appartenir à aucune catégorie ni recevoir aucune distinction» ?

Dans le premier cas, nous trouverions le dualisme insupportable du «Moi - le Reste» qui empêcherait De Gaulle de saisir que la fierté gaullienne n'est pas exceptionnelle, et surtout que si même elle l'était il importerait au destin de l'humanité qu'elle cesse de l'être au plus tôt. Or, le parfait moyen de susciter chez l'homme le goût d'être unique, d'être donc hors-catégories, reste évidemment de supprimer les catégories.

Dans le second cas, nous trouverions l'oubli que ce qui peut être vrai sur le plan de la nation peut l'être sur tout autre plan contenu dans celui-là, qu'en tous domaines - arts, sciences, industries -, le novateur, le pionnier, le «résistant» est toujours, lui aussi, catalyseur d'espoirs, recours immatériel, et qu'il ne peut l'être, précisément, que dans la mesure où il fuit distinctions et catégories. Et l'on pense aux paroles de Nietzsche :

«Etrange ! A tout instant, je suis dominé par la pensée que mon histoire n'est pas seulement une aventure personnelle, que j'agis pour beaucoup d'hommes, en vivant ainsi, en me développant et en m'analysant; il me semble que je forme une pluralité, et que je m'adresse à elle en paroles d'une intimité grave et consolante.»

Or, si l'on admet qu'une société évolue vers le meilleur à proportion du nombre de pionniers contenu dans sa masse, si l'on comprend que ces hommes, qui sont l'élément moteur du corps social, développent leur puissance et leur efficacité à mesure qu'ils trouvent en eux-mêmes le stimulant de leur propre mérite, donc à mesure qu'ils peuvent se détacher des distinctions et des catégories, pourquoi, dès lors, consolider, revaloriser, encourager catégories et distinctions ? Celles-ci ne peuvent que distraire l'individu de l'introspection nécessaire à la formation du caractère, de la volonté, de la clairvoyance, le détourner du but essentiel, en fin de compte alourdir et freiner la marche du corps social.

Non, le meilleur d'une nation, la quintessence d'un peuple ne se trouveront jamais dans les catégories et ne pourront que s'affaiblir et se détériorer à mesure de la multiplication et de l'étendue de ces dernières. Ne le sait-il point celui qui tentait, en 1946, de remettre le pays sur la voie de la sagesse et s'écriait :

«Quant à moi, qui ne connais que trop mes limites et mon infirmité et qui sais bien qu'aucun homme ne peut se substituer à un peuple, comme je voudrais faire entrer dans les âmes la conviction qui m'anime ! Les buts que je proclame sont difficiles, mais dignes de nous. La route que je montre est rude, mais s'élève vers les sommets. Ayant lancé mes appels, je prête l'oreille aux échos. La rumeur de la multitude demeure chaleureuse, mais confuse. Peut-être, les voix qui se font entendre, sur le forum, à la tribune des assemblées, aux facultés et aux académies, du haut de la chaire des églises, vont-elles soutenir la mienne ? En ce cas, nul doute que le peuple se conforme à l'élan de ses élites. J'écoute ! C'est pour recueillir les réticences de leur circonspection. Mais quels sont ces cris, péremptoires et contradictoires, qui s'élèvent bruyamment au-dessus de la nation ? Hélas ! Rien autre chose que les clameurs des partisans.»

Comment pouvait-il en être autrement ? Les «catégories» ne groupent que des sous-hommes, parmi lesquels se fourvoient quelques égarés n'ayant pas encore pris conscience. Mais l'esprit même de catégorie empêche tous ceux-là de devenir des Hommes, tandis que retentissent les cris et que s'étiolent les pensées.

Celui qui tient, soutient, détient, résiste et construit l'Avenir au centre de soi-même, celui-là travaille en silence, fait la lumière autour de lui, prête son bras lorsqu'il le faut, dit oui ou non selon son coeur et avec la même fermeté, mais ne s'en va pas discourir au sein des catégories ni quêter des rubans dans les ministères. C'est celui-là qui compte, et celui-là, je vous en prie, n'allez pas le corrompre et lui voler sa gloire pour en vêtir des vanités.

Lorsque Nietzsche nous dit : «Le méfait de tous les châtiments publics, c'est qu'ils enseignent à ne point commettre un acte en raison d'une conséquence extérieure», il met bien le doigt sur cette plaie du système, sur cette «peur du gendarme» qui s'insinue sans cesse davantage dans les esprits, se substitue à la conscience et la condamne à l'atrophie puis à l'effondrement. De la sorte, les culpabilités se multiplient, les châtiments aussi. Mais ces derniers, s'ils augmentent en nombre, diminuent en sévérité. C'est qu'en effet, toute conscience anémiée, la plupart des citoyens, y compris, bien entendu, les juges, en viennent à se rendre confusément compte qu'il faudrait peu de chose après tout pour qu'on les voie dans le box des accusés. Ils en arrivent ainsi à des indulgences qui ne sont plus que des lâchetés, tandis que le châtiment perd tout espoir d'efficacité dissuasive, pour ne conserver plus que le pouvoir spirituellement désintégrateur.

Cependant, parodiant Nietzsche, nous pourrions dire également : «Le méfait de toutes les récompenses publiques, c'est qu'elles enseignent à commettre un acte en raison d'une conséquence extérieure». Les hommes en viennent alors à n'agir que par le souci de l'opinion des autres; la réputation prend le pas sur l'élévation, le décorum sur l'intégrité, le semblant sur le faire, car l'opinion d'autrui juge sur l'apparence, et comment ferait-elle autrement ? (...)

Dès lors, quand ils y mettraient même toute la probité du monde, ceux qui distribuent des parchemins et des médailles sont assurés d'être injustes, tôt ou tard. Dès la première erreur, un mécanisme inéluctable se met en branle, qui provoque la surenchère des médiocres et le dégoût des braves, chez les premiers stimule l'hypocrisie, ruine la confiance chez les seconds. Au bout du compte, la société n'y gagne rien qu'une illusion de plus tandis que l'homme y perd encore un peu de son meilleur.

On dira que je me suis appesanti sur un détail et, certes, je n'en finirai pas de mettre le doigt sur toutes les «peaux de banane» qu'on jette sous nos âmes.

Cependant je voulais faire remarquer, une fois de plus, le dualisme dans lequel s'embourbe parfois Charles de Gaulle, qui ne saurait lui-même «appartenir à aucune catégorie ni recevoir aucune distinction», mais pousserait bien tous les Français à entrer dans les unes et à briguer les autres.

On me dira que, peut-être, il s'agit seulement là d'une adaptation aux fameuses «réalités» sociales et que, De Gaulle serait-il même convaincu qu'il faille le faire, il ne pourrait supprimer du jour au lendemain la Légion d'honneur et l'Académie - entre autres - sans risquer le tollé des hypertrophiques sociaux et l'émeute des sous-développés spirituels. Certes, et nul homme de bon sens n'irait lui demander d'accomplir tout à trac d'aussi brutales amputations. La Coupole et la Croix sont encore dans les moeurs et trop peu ont déjà conscience des égarements dont elles sont cause. Toutefois, voici que De Gaulle se met à vouloir les soutenir et les revaloriser. Dès lors, il n'y a plus seulement adaptation mais accélération et, finalement, complicité.

Encore une fois, répétons-le aux intolérants qui seraient tentés de me prendre pour un des leurs et me traiter de brise-tout : il ne s'agit pas de manier inconsidérément les scalpels mais d'éliminer peu à peu les toxines et de replacer le corps social dans des conditions harmoniques. On ne peut espérer de régénération si l'on ne prend pas soin d'abord de laisser mourir ce qui meurt. La chair est ferme sous le masque. Laissons tomber les vieilles peaux.

«Se rendre indifférent à l'éloge et au blâme; recettes pour se faire», nous disait Nietzsche. Et De Gaulle, nature nietzschéenne s'il en est, a su mieux que personne appliquer ces recettes. Mais c'est chaque homme sur cette Terre qui doit «se faire» afin que demain notre Planète-Personne naisse dans la santé, formée de cellules accomplies, autant qu'il sera possible, et le plus grand possible étant ce qui a été le mieux voulu. Or, je le demande, est-ce qu'on aide les hommes à se rendre indifférents à l'éloge en redorant les médailles et en les amenant à se soucier moins de leur force d'âme que de leur carte de visite ?

Pierre Lance (1965)

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