Extrait de :

ALÉSIA, UN CHOC DE CIVILISATIONS

( Édition remaniée de LA DÉFAITE D'ALÉSIA, ses causes dans la société celtique, ses conséquences dans la société française )

 

LES GAULOIS ET L'IMMORTALITÉ

(...) De l'individualisme à l'amour du verbe, nous voyons donc le chemin gaulois tout tracé. De ce personnalisme actif, sans cesse conforté par sa propre expression verbale, nous voyons découler une extraordinaire confiance en soi (souvent téméraire, parfois chimérique), une formidable curiosité de l'avenir (étrangement accompagnée de la certitude d'obtenir ses faveurs), une continuelle volonté de chercher ses limites (avec le ferme espoir de ne pas les trouver), enfin le refus d'admettre toute espèce de mort, celle-ci considérée comme un insupportable défi à la volonté gauloise de s'élever sans cesse par delà toutes les bornes. Telle était la psychologie de nos ancêtres (la nôtre encore, bien souvent), confirmée par tous les témoignages historiques sur l'intrépidité des Gaulois, la réputation de leurs devins inaltérablement optimistes (toujours il se lèvera des druides annonçant la chute de Rome pour demain). Cent fois vaincus, les Celtes garderont toujours «l'esprit de victoire» dans l'attente du «roi Arthur». Cela dit, examinons d'un peu plus près ce «refus de la mort» qui allait donner aux Celtes la croyance en l'immortalité de l'âme.

Nos aïeux ne furent pas les seuls Indo-européens à croire les âmes immortelles et, sans parler de la métempsychose indienne, partagèrent cette opinion notamment avec les Gètes et les Perses (les Grecs du temps d'Hérodote surnommaient ces derniers : les Immortalisants). Mais il semble que cette croyance prit chez les Celtes une place vraiment essentielle, au point de commander tout l'ensemble de l'éthique. Deux auteurs anciens, parmi d'autres, nous confirment l'importance de cette doctrine pour les Gaulois : Jules César assure qu'il n'était rien à quoi les druides tenaient davantage, et Pomponius Mela nous dit que c'était la seule croyance qui fut tout à fait populaire. Ce dernier témoignage est capital, d'abord parce qu'il montre bien que ce principe n'était pas une sorte de dogme religieux imposé par le druidisme, mais bien une croyance profondément enracinée dans la psyché collective; ensuite parce qu'il précise qu'elle était la seule dans ce cas, ce qui traduit implicitement un relatif scepticisme des Gaulois envers toutes les autres croyances.

Certains pourraient voir une contradiction chez les Celtes entre, d'une part, une foi particulièrement vive quant à l'immortalité des âmes et, d'autre part, une certaine réserve ou indifférence quant à divers autres credos. Ceci rappellerait une autre contradiction apparente entre les paroles de César disant que les Gaulois sont les plus religieux des hommes, et celles de Cicéron affirmant de son côté qu'ils méprisent toutes les religions. Or l'un et l'autre ont bien connu les Celtes, et notamment le druide éduen Divitiac, qui fut lors de son séjour à Rome l'ami de Cicéron et par ailleurs l'interprète de César durant toute la guerre des Gaules. Mais en fait, César et Cicéron ne se contredisent nullement, et leurs paroles doivent, il me semble, être ainsi comprises : César veut dire que ce que croient les Gaulois, ils le croient fortement, s'y conforment et s'y engagent de toute leur personne, et Cicéron veut dire qu'ils méprisent les idoles, les temples, les prêtres et tout l'appareil habituel des religions. Bien loin qu'il y ait là contradiction, les deux témoignages convergent au contraire dans la représentation d'un spiritualisme gaulois particulièrement pur.

Mais voyons maintenant comment la croyance en l'immortalité de l'âme poussée à un si haut degré n'est que l'aboutissement logique du personnalisme celtique. Dès lors que des hommes ont une éthique telle que le perfectionnement des qualités individuelles est jugé par eux comme le but suprême de l'existence, voire sa seule justification, il est bien naturel qu'ils ne puissent se résoudre à voir cette longue suite d'efforts tout à coup réduite à néant. Et pas plus qu'ils ne peuvent concevoir une «naissance» qui soit autre chose que le dernier résultat d'un fantastique travail à travers des générations d'êtres divers, ils ne peuvent concevoir une «mort» qui en soit l'effacement radical et définitif.

La question n'est pas ici de savoir si nos âmes sont immortelles ou non. Le savoir a sa logique, et l'éthique a la sienne. Du point de vue éthique, la question est de savoir si l'énergie, l'ambition et la volonté de l'individu créateur de lui-même sont suffisamment tendues lorsqu'il est persuadé de son éphémérité étroitement circonscrite entre la naissance et la mort. Il est évident que non. Par contre, cette énergie, cette ambition, cette volonté atteindront leur plus haut degré d'efficience si l'individu est conscient qu'aucun de ses efforts ne sera perdu, et qu'ils s'inscriront tous dans une inextinguible continuité.

Mais si l'on croyait que toutes les religions se sont ralliées au principe de l'immortalité des âmes afin de développer en l'homme cette ambition individuelle, on commettrait une lourde erreur. Car les religions n'ont jamais eu aucun intérêt à ce que l'individualisme se développe. (L'individualiste, par définition, échappe à tous les collectivismes religieux et politiques). Le «matérialiste» qui croit faire obstacle à la religion en niant la survie, ne fait malheureusement obstacle qu'à la vie elle-même et à la puissance de ses propres instincts. Il s'affaiblit bien plus qu'il n'affaiblit la religion, dans les bras de laquelle il rejette ceux qui ne veulent pas se résoudre au néant. Mais les religions ont seulement tenté de détourner à leur profit le sentiment d'immortalité qui est invincible et inné dans tout homme réellement sain. La plupart des hommes se détourneraient d'instinct d'une religion qui prétendrait que tout se termine avec la mort. La religion reprend donc à son compte cette conviction indéracinable, et se contente de l'estropier en lui annexant des croyances dépersonnalisantes, telles que : jugement dernier, dieu punisseur, paradis, enfer... etc... Ces croyances étaient justement absentes de la philosophie gauloise originelle, qui les aurait considérées à juste titre comme contradictoires au principe d'individu souverain de lui-même.

Est-ce à dire que les Celtes ne voyaient point de sanction aux fautes de l'individu ? Tout au contraire, dans leur conception d'une vie qui ne finit point, et ne commence pas davantage, ils imaginaient l'éternelle rétribution de tous les actes, en bien ou en mal, par le simple effet des conséquences logiques, rejoignant sur ce point l'idée indienne du kharma. L'idée d'enfer et de jugement dernier n'est en effet motivée, paradoxalement, que par la croyance en la réalité de la mort. Si l'on voit dans la mort un terme, une fin, une issue qui permet à l'individu d'échapper aux conséquences de ses actes, pour que la «morale» soit sauve, il faut bien alors imaginer un gendarme qui lui mette la main au collet à l'ultime instant, établit un bilan de son existence et, s'il est négatif (de son point de vue «collectiviste») l'expédie dans un enfer-bagne ou un purgatoire-prison. Mais ce système puéril est tout à fait superflu dans une conception qui fait de la mort un simple voyage. C'est ce qui ressort clairement du témoignage de Lucain (né à Cordoue en 39 de notre ère, mort à Rome en 65), qui écrit, s'adressant aux druides : «Selon vous, les ombres ne se rendent point dans les domaines silencieux de l'Erèbe ni dans les pâles royaumes de Pluton. La même âme régit, dans un autre monde, d'autres membres. La mort, si ce qu'enseignent vos hymnes est certain, n'est qu'un milieu d'une longue vie». (Et notons ici que Lucain se réfère directement aux hymnes druidiques entendus, et n'émet pas seulement une opinion d'observateur plus ou moins compétent.)

Or, si à cette idée de la mort vue comme un changement de sphère ou de milieu, un simple déplacement, on ajoute celle du personnalisme qui fait de chaque individu le constant créateur de lui-même, il en résulte logiquement que chacun est éternellement constitué de ses propres actes et n'est modifié que par eux. Récompense et punition ne peuvent plus être les fruits de décisions extérieures arbitraires, car bonheur et malheur sont les résultats quotidiens de ce que nous sommes.

On voudra bien méditer que tout ceci doit conduire les hommes à une attitude morale d'une extraordinaire élévation, d'autant supérieure qu'elle n'a aucun besoin d'être codifiée. Dans cette optique, en effet, il n'est plus nécessaire d'édicter les normes d'un «bien» et d'un «mal», puisque la nature et la vie elle-même vont sanctionner chacun de nos actes par une conséquence interne, sans parler des conséquences externes qui seront les réactions des individus qui nous entourent et qui doivent également se construire et se préserver.

Mais, halte-là ! Nous quittons ici les chemins de l'Histoire. Les druides, hélas, n'avaient pas tiré de l'éthique des Celtes toute la philosophie que la logique peut en extraire. Ou s'ils l'avaient fait, ils ne surent pas la communiquer à leurs élèves ni s'y conformer eux-mêmes, et ils se laissèrent aller à un cléricalisme incompatible avec ces hautes idées. En effet, si la société gauloise pré-alésienne avait été réellement bâtie sur ces fondements, elle n'aurait pas pu s'effondrer ainsi devant César, ni accepter l'étatisme romain aussi aisément qu'elle le fit. Dans le dernier siècle de l'ère pré-chrétienne, la civilisation celtique n'était pas, ou n'était plus, en accord avec ses grands mythes. Elle était en «rupture d'éthique», c'est-à-dire décadente. Or, comme chacun sait, ce sont toujours les «élites» qui sont responsables de la décadence d'une société.

Certains auteurs ont voulu nous présenter les druides comme des sages s'efforçant d'inculquer à tout un peuple une éthique supérieure. Je dis que c'est prendre les choses à l'envers. Une éthique ne s'inculque pas : elle naît du tempérament; elle est le fruit d'un certain métabolisme, d'une évolution bio-psychologique particulière. Les druides n'ont pas inventé l'individualisme celtique : il était chair et peuple, et ils sont nés de lui. Leur vocation était de lui rester fidèle, d'en tracer les prolongements, d'en enseigner toutes les conséquences et de transformer en conscience ce qui n'était qu'instinct. C'est ce qu'ils n'ont pas fait, parce qu'ils n'ont pas su rester de purs philosophes, de purs éducateurs, parce qu'ils sont devenus plus ou moins des prêtres et des notables. Au reste, ne nous cachons pas ce qu'il peut y avoir de fallacieux à dire «les druides». Il est sûr qu'il y avait des druides, inégaux en intelligence, en hauteur d'âme, en probité, et que les derniers sont devenus les premiers, comme il arrive fatalement dans toute hiérarchie structurée qui prétend définir les capacités par des grades et des titres.

La décadence de la philosophie gauloise et la responsabilité, au moins partielle, des druides dans cette décadence, ont été fort bien résumées par Roget de Belloguet dans le troisième tome de son «Ethnogénie gauloise» (1868), dans lequel il écrit :

«S'il est vrai qu'au temps de César les Gaulois ont pensé qu'un homme pouvait racheter sa vie en sacrifiant aux dieux celle d'un autre homme, ce dogme inspiré par la crainte de la mort, et contraire par conséquent à l'enseignement général des druides, atteste dès cette époque la double décadence de la religion nationale et de leur suprématie politique.»

La remarque est des plus pertinentes, quoique la dernière déduction soit erronée. Ce n'est nullement l'affaiblissement de la suprématie politique des druides qui fut cause de la décadence, mais bien ce rôle politique lui-même. Selon une loi bien connue, en choisissant les voies du pouvoir temporel, les druides perdaient le pouvoir spirituel et vouaient tout leur enseignement à la corruption. En outre, ce que Roget de Belloguet paraît ignorer, comme tant d'autres, c'est qu'on ne peut pas parler de «décadence» à propos d'une religion, puisque toute religion est déjà la forme décadente d'une philosophie. La religion naît décadente, et elle prospère en tant que religion à proportion même qu'en elle s'étiole et se corrompt la pensée philosophique dont elle prétend s'inspirer. L'histoire du christianisme est particulièrement instructive à cet égard. Il fut au faîte de sa puissance temporelle à l'instant où il fut le plus éloigné de l'Evangile. Et l'on parle aujourd'hui de la «décadence» de l'Eglise chrétienne à mesure même qu'elle s'efforce de revenir au socialisme des Apôtres. Si le christianisme s'en tenait strictement à la parole de Jésus, il n'aurait, de toute évidence, ni structures, ni prêtres, ni temples. C'est-à-dire qu'il n'y aurait pas de «religion», mais seulement d'aimables prêcheurs parcourant nos villes et nos campagnes pour tenter de nous persuader qu'il faut s'occuper des autres avant de s'occuper de soi, c'est-à-dire qu'il faut mettre la nature à l'envers.

Les premiers druides furent certainement des hommes de cette sorte, quoique prêchant tout autre chose, à savoir que chacun n'est responsable que de lui-même et qu'il l'est dans l'éternité. Et ce qu'ils disaient convenait si bien au tempérament des Celtes qu'en les écoutant chacun se murmurait : «Cet homme-là n'essaie pas de me changer, et ne fait qu'exprimer mieux que moi ce que je ressens profondément». Ainsi les druides acquirent, dans toute la Gaule continentale et les îles britanniques, un immense prestige dont l'écho parvenait jusqu'au monde gréco-latin, au point que le grand Aristote put dire que la philosophie était née chez les Celtes. Trois siècles plus tard, César écrivait des druides : «Un grand nombre de jeunes gens viennent s'instruire chez eux, et ils bénéficient d'une grande considération».

Une telle gloire devait-elle exiger sa rançon ? On peut en tout cas présumer que ces esprits éminents qui instruisaient la jeunesse celtique et qui pratiquaient toutes les sciences du moment : astronomie, divination, médecine, etc... furent bientôt sollicités d'arbitrer les conflits, de rendre la justice, enfin de conseiller, voire de soutenir, les chefs établis. Les plus sages d'entre eux refusèrent sans doute, conscients que là n'était point leur vocation. Le rôle du philosophe est d'expliquer le monde et non de le régir, d'éclairer les esprits, non de les gouverner, de montrer où mènent les divers chemins, non d'imposer la voie. Mais le druidisme ayant «réussi», ayant donc dû «recruter», avait probablement accueilli en son sein, comme tout mouvement qui se développe, nombre de postulants point tout à fait dignes du titre, que personne d'ailleurs n'aurait dû pouvoir conférer. (On n'est pas «nommé» philosophe : on l'est si on le veut et l'on vaut ce qu'on vaut). C'est à partir de cette foule de prétendus «sages» que dut se constituer l'ordre druidique, avec ses grades, ses rituels et ses prétentions. Dès cet instant, la décadence était en marche. Clergé constitué, le corps druidique allait nécessairement travailler pour ses propres fins et tenter d'acquérir les plus hauts pouvoirs. Dans ce but, il allait se laisser glisser dans les fanges du syncrétisme religieux, incorporant les cultes et toutes les superstitions encore vivaces, notamment dans les populations pré-celtiques, et se compromettre dans des cérémonies et des sacrifices animaux et même humains parfaitement contraires à l'éthique gauloise originelle. (Quelques siècles plus tard, la religion chrétienne allait à son tour intégrer toutes les superstitions précédentes, à seule fin de régner sur les masses, et quitte à pécher contre son propre esprit.)

Sans doute peut-on supposer que les druides s'efforcèrent d'atténuer certains excès, d'assagir certaines pratiques. Cela n'excuse rien. Il faut laisser les excessifs à leurs excès, afin qu'ils disparaissent par auto-sélection. Il faut se préserver des hommes, non pas les préserver d'eux-mêmes, puisque chacun porte en lui-même sa propre sanction. Cette conception, nous l'avons vu, devait être présente dans la philosophie gauloise. Se transformer en prêtres, en sacrificateurs, en juges, en régisseurs de populace et, pour tout dire, en démagogues, c'était pour les druides renier le fondement même de leur éthique individualiste et trahir la civilisation naissante dont ils devaient être les ferments. (...)

Pierre Lance (1972 - Edition 2004)

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